Souvenirs de la rédaction - La corde pour me pendre

Carole Beaulieu en pleine action, à l’époque où elle était reporter sur le terrain.<br />
Photo: l’Agence des nations unies pour les réfugiés (UNHCR) Carole Beaulieu en pleine action, à l’époque où elle était reporter sur le terrain.

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

Huit hommes en treillis me suivaient des yeux. Je marchais vers le banc placé à côté de Juan Ponce Enrile, le général qui dirigeait la résistance au dictateur philippin Ferdinand Marcos.

Dans cette caserne, un sauna où même les ventilateurs réchauffaient l'air, ma blouse me collait au corps. En cet hiver 1986, j'avais 28 ans, un exemplaire du Devoir pour toute carte de visite et des questions plein la gorge.

«Vous avez de beaux yeux», me dit Enrile pour esquiver ma première question sur les bases militaires américaines.

J'avais bataillé ferme pour obtenir cette entrevue. Mon journal n'avait qu'un tirage de 35 000 exemplaires? Il n'était lu que par des francophones d'Amérique? Les mandarins du ministère des Affaires étrangères se fichaient de la presse québécoise? Je n'en avais cure. Si le journaliste polonais Ryszard Kapuciski avait réussi à «avoir» l'empereur éthiopien, une journaliste québécoise pouvait bien «faire» des rebelles philippins.

Les lecteurs du Devoir n'en demandaient pas tant. Le journal n'avait pas les moyens de mes ambitions internationales — c'est une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec qui m'avait permis d'atterrir à Manille —, mais il était heureux de me publier.

Cela me suffisait. Ne me restait plus qu'à faire preuve de débrouillardise.

Pendant mes cinq années au Devoir, j'ai demandé toutes les bourses possibles, et j'en ai décroché quatre. Soyons clairs: ma «carrière» internationale n'aurait jamais existé sans elles. Il est vrai, toutefois, que je prenais mes vacances dans des lieux moins propices à la bronzette qu'à la cassette (audio, bien sûr, une technologie aujourd'hui disparue).

Le plus grisant

Le Devoir était une formule magique ouvrant tous les sésames, même les plus butés. Je n'oublierai jamais la perplexité des soldats indiens à qui j'exhibais mon exemplaire alors que je traînais mes savates, au Pendjab, quelques semaines après la boucherie du temple d'Or, haut lieu du sikhisme.

Le journal y trouvait son compte. La direction avait compris que je bossais de jour sur le Québec (je couvrais le secteur «santé et société») et que je bossais de nuit... sur le monde. Entre chien et loup, j'ai même été présidente du syndicat pendant une année.

Certains y trouvaient à redire. Lorsque j'ai décroché une bourse du gouvernement français pour faire, à Paris, «Journalistes en Europe», un programme de voyages et d'études qui n'existe plus, un de mes collègues a rouspété. Pour cet éditorialiste qui ne s'aventurait guère au-delà des anciennes limites de la ville de Montréal, cette bourse, pourtant prestigieuse, risquait de m'éloigner du journal. Mais ma fidélité au Devoir ne reposait pas sur le repli sur soi.

Heureusement, Lise Bissonnette, alors rédactrice en chef, m'a accordé un congé sans solde. Ma bourse ne payait pas le loyer, et les 75 piastres que Le Devoir m'envoyait pour un texte de plusieurs feuillets ne couvraient pas la facture d'épicerie de la semaine. Mais cette année-là, la plus grisante de ma vie professionnelle, j'ai fait des reportages, non seulement en France, mais en Allemagne, en Turquie, en Pologne, en Belgique, en Irlande, en Espagne et même en Algérie, ayant trouvé une façon de redessiner les frontières de l'Europe...

J'ai bien peu dormi cette année-là. Et pas seulement parce que je couchais dans des hôtels miteux, des chambres d'étudiants et des résidences religieuses (propres, sûres et bien peu coûteuses!).

Mon «centre de documentation» était dans mon sac à dos et dans ma tête. Règle d'or: ne jamais faire un reportage dans un pays dont je n'avais pas lu quelques bons romanciers, toujours apprendre quelques mots de la langue, toujours posséder des rudiments d'histoire.

De l'importance du pupitre


Je n'en savais jamais assez, bien sûr, et j'ai un jour fait l'erreur de m'appuyer sur le pupitre pour combler mes lacunes. En 1987, Le Devoir publia à la une un texte sur une manifestation que j'avais couverte en Irlande du Nord. Grâce à mon ordinateur Tandy (un miracle technologique qui venait de détrôner le fax mais ne permettait que de voir trois lignes à la fois), j'avais envoyé mon papier au pupitre. J'avais écrit, à la suite d'un nom propre, «vérifier l'orthographe», pour que le chef de pupitre fasse appel aux bons services du bon monsieur Paul Mancel, un des documentalistes du Devoir. En Irlande, il faisait nuit. Je ne savais pas comment ce nom s'écrivait et il m'était difficile de le savoir.

Le chef de pupitre n'a pas vérifié. Lui aussi me faisait confiance, je suppose. Il n'avait pas jugé bon de me relire — ou avait manqué de temps — avant d'envoyer ce texte aux presses. La une a donc claironné mon ignorance. J'en ai eu honte pendant des mois.

C'est un collègue, un jeune journaliste polyglotte du nom de Michel Arseneault, alors responsable des pages internationales, qui a relu mes textes sur les Philippines et m'a sans doute aidé à remporter le prix Judith Jasmin que j'ai reçu cette année-là. Assise à ses côtés, je l'observais retirer un adjectif superflu, remanier une phrase, préciser le sens d'un mot. «Des fruits exotiques, c'est trop flou. Des mangues? Des ananas?» Sous son regard, mon reportage prenait de la hauteur. La rédaction de la rue du Saint-Sacrement était déserte, mais nous bossions encore ou, devrais-je dire, nous nous amusions encore. C'est d'ailleurs encore à lui que j'ai fait appel pour être le premier lecteur et éditeur de ce présent texte, en souvenir de notre collaboration passée.

Juste pour lui

À cette époque-là, je vivais quasiment au Devoir, ne rentrant chez moi que pour dormir. Il le fallait bien. Je faisais le métier dont j'avais toujours rêvé, croyant à peine qu'on me payait pour poser toutes les questions que j'avais toujours voulu poser, ciseler les mots pour raconter la vie qui m'entourait, pour faire avancer le débat, ouvrir des horizons nouveaux. Ce privilège était synonyme de responsabilité. Comment écrire pour que le lecteur se glisse, l'espace d'un instant, dans la peau de ce syndicaliste philippin qui risquait sa vie contre la dictature?

Pour mes lecteurs de Baie-Comeau, d'Amos ou de Sherbrooke, Manille et Amritsar, c'était le bout du monde. Il m'appartenait de leur montrer que c'était moins loin qu'ils ne le croyaient. Il m'appartenait de trouver les mots justes pour les faire voyager. Une conviction m'animait. Pour que mon lecteur de Shawinigan ou de Gaspé se passionne pour l'Union européenne, la culture algérienne ou les réformes de Rajiv Gandhi, il fallait lui donner l'impression que le sujet avait été écrit pour lui — et pour lui seulement. Pas pour un lecteur français ou étatsunien.

Je n'avais jamais, ni moi ni personne, entendu parler de mondialisation, mais j'étais déjà persuadée que notre avenir collectif dépendait de notre capacité à nous adapter aux changements qui s'annonçaient, tant à notre porte qu'à l'autre bout du palier. Pour comprendre leurs répercussions sur le Québec, encore fallait-il se tenir au courant. De bons reporters pourraient nous aider à déchiffrer le monde. Ne me restait plus qu'à en devenir une moi-même.

À tous ceux qui, aujourd'hui encore au Devoir, continuent d'y croire, merci!

***

Carole Beaulieu - Reporter au Devoir de 1984 à 1988, aujourd'hui éditrice et rédactrice en chef du magazine L'actualité
6 commentaires
  • Jean-Pierre Proulx - Abonné 20 août 2010 08 h 19

    Quel souffle

    C'est avec émotion que je viens de lire le texte de Carole, ma merveilleuse collègue des années 80. Quel souffle!

  • jacques noel - Inscrit 20 août 2010 09 h 20

    «Les mandarins du ministère des Affaires étrangères se fichaient de la presse québécoise»

    J'ai visité une trentaine d'ambassades canadiennes, de Buenos Aires à Séoul, de Mexico à Athènes. Partout, sans exception, on trouvait Le Devoir, seul journal francophone. La Presse était rarissisme. Le Soleil inconnu. Mais c'était avant internet évidemment.

  • Pierre Samuel - Abonné 20 août 2010 11 h 11

    La tradition se poursuit...

    Toujours intéressant de se rappeler que Le Devoir, malgré sa marge de manoeuvre restreinte, fut la pépinière de journalistes prestigieux qui ont marqué et continuent de le faire, dans de nombreux cas, le monde des communications au Québec.

    Madame Beaulieu n'a sûrement pas à s'inquiéter de ses talents de reporter, elle a poursuivi admirablement la tradition!

  • Line Gingras - Abonnée 20 août 2010 22 h 47

    Ignorance?

    Madame Beaulieu écrit, à propos de la mention «vérifier l'orthographe», qui était restée dans un article que le chef de pupitre n'avait pas relu : «La une a donc claironné mon ignorance. J'en ai eu honte pendant des mois.» Je ne suis pas de cet avis : la une a claironné, plutôt, sa conscience professionnelle.

  • Patricia-Ann Laughrea - Abonnée 23 août 2010 14 h 55

    Bravo!

    Quel bel article à lire, à tout point de vue! Un superbe exemple de passion et de professionnalisme que j'ai partagé avec mon entourage et mes enfants, jeunes adultes.

    Patricia-Ann Laughrea, abonnée