Souvenirs de la rédaction - Par la grâce de mon mentor, André Laurendeau

Solange Chalvin<br />
Photo: Jerry Donati - Le Devoir Solange Chalvin

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

En 1951, après avoir terminé dans une école publique dirigée par les Dames de la Congrégation ce que nous appelions à l'époque une 12e année (à peu près le cégep d'aujourd'hui) et un vague cours de secrétariat, je cherchais un premier emploi. Mon père, fidèle lecteur du Devoir, me conseilla d'aller offrir mes services à ce journal. «Tu es très forte en français, me dit-il, tu pourras peut-être trouver un emploi de secrétaire.»

À vingt ans, on a toutes les audaces. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me rappelle en détail cette première visite au vieil édifice du Devoir, situé rue Notre-Dame Est. L'escalier était vermoulu et débouchait sur une réception d'où émergeait une réceptionniste dont le cagibi ainsi que la pièce attenante m'ont semblé bien sombres.

Je demandai à rencontrer la personne responsable des emplois d'été à la rédaction. La réceptionniste me dit que c'était le rédacteur en chef, M. André Laurendeau, mais qu'il était occupé à rédiger l'éditorial du lendemain. Si je voulais bien attendre, il me recevrait quand il aurait terminé.

À peine quelques minutes plus tard, j'étais en face de lui dans un bureau enfumé, où régnait un indescriptible désordre. Journaux, magazines, livres, disques, coupures de presse, lettres s'empilaient sur une table de travail d'où émergeait un homme à la silhouette frêle, pressé par le temps. Après les quelques questions d'usage, il me dit:

— Savez-vous taper à la machine?

— Mais bien sûr, répondis-je.

— Voici mon éditorial de demain. Si vous réussissez à le copier correctement et assez rapidement, on verra. Je vous préviens, j'écris comme des pattes de mouche!

En effet, son écriture était un cauchemar pour toutes les personnes de son entourage. Une écriture minuscule, maladroite, bousculée comme si ses doigts n'arrivaient pas à transcrire assez vite une pensée aussi riche que nuancée.

Cours de maître

Non sans mal, je parvins à recopier le document mais butai sur deux ou trois mots que je décidai de changer en tentant de respecter le sens de la pensée de l'auteur. En lui remettant la copie, sur laquelle j'avais souligné mes erreurs, je m'attendais au pire. Au contraire, M. Laurendeau, tout sourire, chaleureux, me dit: «Mais c'est merveilleux. Non seulement vous pouvez lire mon écriture, mais vous comprenez ce que j'écris. Je vous embauche pour l'été. Vous agirez comme secrétaire et, à l'occasion, vous remplacerez des journalistes en vacances, à la salle de rédaction.»

C'était le début d'une relation de soutien, d'échange et d'apprentissage. Très bientôt, il m'incita à apprendre l'anglais que je ne possédais pas suffisamment pour faire du journalisme. Il me donna du travail, en dehors du Devoir, pour arriver à payer mes cours d'anglais et d'économie à l'Université McGill.

Par mes fonctions au Devoir, j'ai appris à vivre à côté de cet homme discret, timide et si sensible. À côté d'éditoriaux à la dialectique rigoureuse que je recopiais pour remettre aux typographes, je transcrivais aussi à la machine à écrire des textes d'une poésie exquise pour une série d'émissions radiophoniques diffusées tous les soirs sur les ondes de Radio-Canada et qui s'intitulaient Voyages au pays de l'enfance. C'est ainsi que j'ai appris à connaître Olivier, Francine et les autres... les enfants de Laurendeau qui étaient les personnages actifs de sa poésie, sans compter la merveilleuse interprète de ses contes, la comédienne Charlotte Boisjoly.

Non seulement m'a-t-il appris les règles de base de l'écriture journalistique, reprenant mes premiers textes et m'indiquant la façon de capter l'attention du lecteur, il m'a également appris la rigueur dans la recherche de l'information, la vérification des sources et les rudiments de l'enquête.

À ces entretiens qui étaient en fait ce que nous appellerions aujourd'hui des «cours privés» donnés par un grand maître, s'ajoutaient des préoccupations pour une formation plus complète de mon esprit. C'est ainsi qu'il me prêtait ou même me donnait des livres ou des disques de musique classique. Amoureux autant de la littérature que de la musique, il partageait ses passions avec les plus jeunes.

C'est à tous ces gestes, à cette formation soutenue que je reconnais en André Laurendeau le grand mentor qu'il fut pour moi et sans doute pour d'autres journalistes.

Une perte


J'ai quitté Le Devoir en 1955 à la naissance de mon premier enfant et y suis retournée en 1963, après la naissance de mon troisième fils. Même si je retournais aux mêmes locaux de la rue Notre-Dame, la salle de rédaction m'apparut plus grande, accueillante, bruyante de sa vingtaine de téléphones et machines à écrire qui crépitaient sans cesse, sans compter le va-et-vient perpétuel des journalistes, commis et visiteurs.

C'est encore André Laurendeau qui m'accueillit, pour me confier, cette fois, la responsabilité de la page féminine, désignée à l'époque sous le nom de «L'univers féminin», que je transformai bientôt en page intitulée «Famille et société» et que j'abolis quelques années plus tard, persuadée que les lecteurs et lectrices du Devoir s'intéressaient à toutes les pages du journal et que l'information en provenance du domaine féminin, familial ou social devait figurer en bonne place, selon l'importance qu'elle comportait.

André Laurendeau quitta Le Devoir moins d'un an après mon retour, nommé coprésident de la Commission d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (la commission Laurendeau-Dunton).

Son départ du Devoir fut pour les journalistes de l'époque une première perte, mais nous conservions l'espoir de le voir revenir. Le dialogue que nous avions amorcé avec lui se poursuivait au jour le jour dans l'exercice de notre profession; au hasard d'une rencontre avec lui, nous le reprenions comme si l'absence n'avait rien coupé des liens intellectuels qui s'étaient établis entre lui et ses journalistes.

Le 15 mai 1968, André Laurendeau était victime d'une rupture d'anévrisme cérébral qui le terrassa à Ottawa, au sortir d'une conférence de presse. Il mourut le 1er juin suivant, à l'âge de 56 ans. Le Québec venait de perdre l'un de ses plus grands intellectuels. C'est seulement alors que nous avons abandonné l'espoir de son retour.

La main à la pâte


Je quittai pour de bon Le Devoir en septembre 1975. Pourquoi? Après une enquête et plusieurs articles concernant la création d'un Tribunal pour la famille et surtout la protection des enfants maltraités, négligés ou abusés sexuellement, le ministère de la Justice du Québec créait, à la demande de nombreux organismes de pression et aussi du Devoir, un Comité pour la protection de la jeunesse chargé de recevoir les plaintes du public et des professionnels de la santé et de prendre les mesures nécessaires pour protéger ces enfants et leurs familles.

Un président fut nommé. Il s'agissait de Me Jacques Tellier, dominicain, qui fit immédiatement appel à moi pour aller le seconder dans cette tâche. J'hésitai, car j'adorais le journalisme, mais les conditions de grande liberté d'expression que j'avais connues avec M. Laurendeau avaient beaucoup changé depuis l'arrivée à la direction du Devoir de M. Claude Ryan. J'avais envie de relever un nouveau défi, d'appliquer en quelque sorte les mesures qu'il m'arrivait souvent de proposer dans mes enquêtes.

Du Comité de la protection de la jeunesse, je suis passée à l'Office des services de garde à l'enfance (création du premier réseau de garderies au Québec) puis à l'Office de la langue française, toujours comme cadre supérieur. Pour faire carrière dans la fonction publique, je me suis remise aux études afin d'obtenir une maîtrise en administration publique de l'ENAP. En cela, j'ai encore été inspirée par André Laurendeau: il fallait maîtriser l'anglais pour faire du journalisme; il fallait maîtriser les rouages de l'administration publique pour devenir haut fonctionnaire.

Pour moi, il fut certainement un maître à penser, mais aussi un conseiller avisé, attentif, chaleureux, et un véritable mentor au sens de l'Odyssée d'Homère, où Mentor est l'ami d'Ulysse et le précepteur de Télémaque. C'est surtout l'un des plus grands humanistes que j'ai eu le bonheur de rencontrer dans ma vie.

***


Secrétaire puis reporter au Devoir de 1951 à 1955 puis de 1963 à 1975
4 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 30 juillet 2010 04 h 18

    Quel homme!

    Comment ne pas se souvenir de ses éditoriaux solidement argumentés, et qui souvent, rendaient furieux le premier ministre Maurice Duplessis. Il nous manque encore.

  • Roland Berger - Inscrit 30 juillet 2010 11 h 35

    Et Lise Bissonnette...

    André Laurendeau a fait avancer le Québec mieux et plus rapidement que tous les esprits timorés qui lorgnaient du côté de l'Église. Un grand intellectuel ! Seule Lise Bissonnette pourra l'égaler à la direction du Devoir quelques années plus tard. Je m'ennuie des deux également.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • France Marcotte - Inscrite 30 juillet 2010 11 h 54

    Autre temps, autres moeurs...

    Est-ce l'époque ou l'habileté de votre approche? L'évocation de vos débuts au Devoir m'ont fait sourire parce qu'ils m'ont rappelé qu'à seize ans, quelques décennies plus tard, je me suis aussi présentée au journal de ma ville natale (Trois-Rivières) pour un emploi d'été. Je n'ai pas tout à fait été reçue de la même façon que vous... Pourtant, j'ai tout de suite eu comme vous la chance de rencontrer en personne le rédacteur en chef. Mais je lui ai dit d'entrée de jeu qu'il était peu probable qu'il n'ait pas d'emploi de correctrice à m'offrir puisque son journal était bourré de fautes... Fin de ma carrière jamais commencée. C'est vrai que ce n'était pas André Laurendeau.

  • Monique Bisson - Abonné 30 juillet 2010 13 h 49

    À votre manière, Mme Chalvin

    Bonjour,

    En effet, à votre manière, Mme Chalvin, vous avez à votrre tour, influencé, pour ne pas dire mentoré, toute une génération de jeunes professionnelles et professionnels à l'Office de la langue française. Aujourd'hui, à la retraite, je comprends la portée des souvenirs que vous évoquez auprès de M. Laurendeau, car nous sommes plusieurs à avoir profité de vos bons conseils dans la rédaction de ce qui s'appelait alors La francisation en marche dans l'Outaouais et partout ailleurs au Québec. Pour vos souvenirs si bien rendus et votre engagement auprès des jeunes femmes de l'Office que nous étions à l'époque, je vous dis simpement merci du fond du coeur.

    Monique Bisson de Gatineau, secteur Hull