Souvenirs de la rédaction- Quand il fallait imposer la culture...

Angèle Dagenais en 1988<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Angèle Dagenais en 1988

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

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Je suis entrée par la «petite» porte du Devoir, celle du culturel, en juin 1975. On disait à l'époque que, s'il avait dû faire un choix, Claude Ryan aurait sacrifié les pages culturelles plutôt que sportives! La contre-culture des années 60-70 avait sans doute eu raison de ses fragiles repères culturels.

Heureusement, le rédacteur en chef Michel Roy protégeait la couverture et l'équipe culturelle du Devoir, avec une ouverture certaine à la nouveauté. C'est lui qui m'avait engagée pour un stage d'été d'un mois, au départ — je suis restée 16 ans —, après avoir été un de mes profs à l'Université de Montréal où je terminais un certificat, nouvellement créé, en information et journalisme.

J'étais très «verte», il faut dire, dans cet univers masculin de journalistes aguerris — trois femmes travaillaient alors à la rédaction, Renée Rowan, Lise Bissonnette, qui venait d'arriver un an plus tôt, et Solange Chalvin, qui devait partir à l'automne 1975. J'avais l'air d'une «gamine», à l'époque, comme disaient les Français, mais mariée et mère de deux enfants en bas âge. J'étais affectée au secteur culturel en général, et à la critique de danse en particulier, beat marginal s'il en est. La crédibilité nécessaire pour se faire respecter professionnellement était donc une pente abrupte à gravir, un Himalaya, quoi! J'ai connu des chefs de pupitre qui me le rappelaient quotidiennement, mais aussi des collègues généreux, nullement avares de conseils et d'amitié.

Ayant eu la chance d'apprendre la musique, le chant et la danse assez jeune, d'avoir beaucoup lu et fréquenté les arts visuels et le cinéma, j'avais ce qu'il fallait pour coordonner le travail des nombreux critiques pigistes qui couvraient la scène artistique. Au pupitre culturel il n'y avait, à l'époque, qu'un responsable des pages du samedi et moi, aux pages quotidiennes, suivant l'actualité culturelle, et de nombreux pigistes.

Le parent pauvre

Un jour, Michel Roy me convoque dans son bureau pour me dire «Angèle, on se spécialise toujours trop vite dans ce métier» et m'annoncer par la même occasion qu'il m'affecte aux dossiers de l'éducation. Il était temps, me laisse-t-il entendre, de me faire les dents sur la couverture de dossiers plus «coriaces». À cette époque, oeuvrer au culturel n'était pas du «vrai» journalisme. Je me suis dit que mes études de science politique à McGill allaient enfin, peut-être, me servir à quelque chose.

J'ai suivi les dossiers de l'éducation, puis de l'immigration et des communautés culturelles, ensuite des affaires municipales, plusieurs années, avant de revenir au secteur culturel et de le diriger pendant trois années (cahier du samedi et quotidien), avant mon départ en 1991.

Pourquoi travailler au secteur culturel n'était-il pas davantage valorisé? Parce qu'avant une certaine «démocratisation» des arts, la culture avec un grand «C» n'intéressait supposément qu'une petite minorité instruite et argentée et que les personnes qui savaient en parler étaient des spécialistes érudits, pas des journalistes; parce que les affaires culturelles en général au Québec sont restées longtemps «la bébelle à Lapalme», un secteur mineur — et le parent pauvre des finances publiques, où on pouvait sabrer sans atermoiement en période de disette — peuplé d'artistes capables de créer leurs plus belles oeuvres dans le dénuement et la faim. C'était le secteur de la bohème, côté artistes, et de l'élite, côté public.

C'était l'époque où les décideurs autoritaires pouvaient dicter ce qu'était le bon goût et faire démanteler de nuit l'exposition urbaine Corridart, aux Olympiques de 1976, ou interdire au Théâtre du Nouveau Monde de présenter la pièce féministe «iconoclaste» Les fées ont soif, pour ne citer que ces deux exemples.

C'était l'époque où chaque gouvernement qui voulait se faire du capital politique promettait une salle de concert à l'Orchestre symphonique de Montréal, mais malheureusement perdait ses élections avant la première pelletée de terre, dans les mois ou les années qui suivaient (un vrai baromètre!).

C'était, pour résumer, l'ère de l'improvisation politique et de la cooptation dans les institutions culturelles des élites bien-pensantes; mais également du mouvement hippie californien et du rock britannique, et de leurs émules québécoises qui essayaient de brasser la cage; des cancans d'artistes et de la «plogue» (promotion déguisée en information) qui a toujours existé, et non moins patente que celle qu'infligent aux médias les politiciens ou le monde des affaires.

Mais à suivre!

C'était aussi une époque de créativité extraordinaire des artistes d'ici, à tous les niveaux, dont on essayait de rendre compte dans nos pages. Je dois dire qu'au Devoir, sous l'impulsion de Michel Roy, on suivait de près les tendances de fond et tout ce qui semblait ébranler l'ordre établi, tout en gardant un oeil sur les institutions et leur évolution.

On ratissait large dans une perspective généraliste et plus «politique», plutôt que de confier à des spécialistes-chroniqueurs des secteurs très pointus. Ce n'est que plus tard que certains pigistes sont devenus membres de plein droit de la rédaction et que l'équipe culturelle s'est renforcée.

Le Québec a tardé à reconnaître l'apport économique du secteur culturel parce qu'il n'était pas comptabilisé avant que se créent les industries culturelles, les blockbusters, les multinationales du spectacle, etc. Dans notre société, quand on parle d'argent et tout particulièrement de gros sous, on gagne immédiatement en crédibilité et en respectabilité!

Dans les années 80, les artistes, par l'entremise de leurs regroupements, ont fait état d'une grogne soutenue, avec menaces de grève du spectacle, pour obtenir leur part de la richesse collective, c'est-à-dire des droits, des salles, du financement stable. C'est là qu'on a vu naître la Loi sur le statut de l'artiste, des amendements à la Loi sur le droit d'auteur, des redevances sur la reproduction de documents audiovisuels, une revendication d'équité de traitement pour les femmes dans le monde du spectacle et des communications, la Coalition pour hausser à 1 % la part du budget provincial consacrée à la culture, etc.

En 1986, le président du Centre d'essai des auteurs dramatiques, l'écrivain Michel Garneau, disait: «[...] il n'y a pas de politique cohérente au Québec. Nous sommes toujours en train de rattraper les choses... C'est tellement énorme la culture quand on regarde les chiffres, des milliards de dollars: il faut que cette magnifique énormité soit possible (partagée) et que le dialogue soit possible.» Le milieu des arts et de l'écriture venait de se rendre compte que le revenu des taxes provenant des activités artistiques et des industries culturelles était bien supérieur aux maigres subventions que les gouvernements leur consentaient, et que les artistes étaient les plus mal payés de la chaîne de production culturelle, les artisans, les techniciens et autres intermédiaires et gestionnaires étant beaucoup mieux payés.

Les années que j'ai vécues au Devoir ont été une période extrêmement riche en matière de développement et de rayonnement des arts et de consolidation des politiques culturelles au Québec. Le journal était ouvert et réceptif à tous les mouvements nouveaux, sans négliger la tradition.

J'ai interviewé des personnages extraordinaires — les plus grands étant les moins prétentieux, souvent — et vécu des moments très intenses. En relisant certains des textes que j'ai écrits à cette époque, je me suis remémoré avec émotion un petit voyage en minibus avec les cinq «Albertine» de Michel Tremblay, en tournée dans le Bas-Saint-Laurent, qui avait donné lieu à un reportage intitulé «Albertine en cinq jours»... Souvenir magnifique!

***

Angèle Dagenais
Journaliste au Devoir de 1975 à 1991, aujourd’hui conseillère au Service des communications de l’Université du Québec à Montréal et présidente fondatrice de l’OSBL international Études sans frontières, section Québec

5 commentaires
  • Jean-Pierre Proulx - Abonné 23 juillet 2010 09 h 19

    Émotion

    C'est avec émotion que je viens de lire le texte de mon ex-collègue Angèle que j'ai eu le bonheur de côtoyer pendant ces belles années.

  • France Marcotte - Inscrite 23 juillet 2010 11 h 51

    Dégourdis ou timorés

    "Le milieu des arts et de l'écriture venait de se rendre compte que le revenu des taxes provenant des activités artistiques et des industries culturelles était bien supérieur aux maigres subventions que les gouvernements leur consentaient..." Et pour avoir étudié en arts visuels dans les années 80, je me rappelle aussi que parmi tous les artistes en devenir, seule une mince frange était assez dégourdie et sûre d'elle pour réclamer et obtenir des subventions. Personne ne s'est soucié du sort des artistes plus timorés qui se sont débrouillés seuls...ou autrement.

  • France Marcotte - Inscrite 23 juillet 2010 12 h 16

    En complément...

    de mon commentaire, j'ajouterais que j'ai personnellement rencontré des grands dont on n'entendra jamais parlé, dont le Québec s'est pour toujours privés. Je salue ici Colombe René, Nelson Gagné, Marielle Chouinard et tant d'autres, trop humbles pour jouer du coude dans la jungle, mais si brillants, lumineux.

  • France Marcotte - Inscrite 23 juillet 2010 12 h 26

    Aussi...

    Pierre Janson, Yvan Danserault, Pauline, Sylvie Manseau, Johanne Hébert...qu'ils aient ce court moment de reconnaissance.

  • Jean Rousseau - Inscrit 23 juillet 2010 18 h 14

    LA VÉRITÉ CRUE

    Ce qui était vrai pour les artistes de cette époque continue de l'être pour les autres, dont l'activité se trouve moins intimement liée à la sauvegarde de la culture. Personne ne m'enlèvera de la tête que tout contributeur devrait trouver récompense. Mais le monde ne se trouve pas tel que l'on aimerait qui soit. Les rêves nous permettre de vivre dira les souverainistes et les indépendantistes, lesquels, pareils aux religieux, ne voudront jamais quittés ce paradis de l'enfance pour apercevoir la raison autrement que sous l’aspect d’un abîme. Pourtant, seule cette dernière permettra l'actuation; "le passage de l'état virtuel à l'état réel", (1).
    J’ai une idée qui permettrait au fisc de récupérer de l’argent et/ou de s’en faire moins subtiliser. J’en parlerais bien au président Obama, mais pour ici, je trouve le milieu tellement insensé que, non seulement on se fouettera de ma gueule, mais qu’en plus, j’aurais des emmerdes. Ma grand-mère disait il y a cinquante ans : « les canadiens français, ça se mangent entre eux
    autres ».

    (1) Le Petit Robert.

    Jean Rousseau, B. Ps
    spécialiste des ressources humaines
    courriel : jeanrousseau@live.ca