Souvenirs de la rédaction - Mon «beau risque»

Paul-André Comeau en 1985.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Paul-André Comeau en 1985.

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

«Revenir à Montréal»: en pastichant Charlebois, c'est ainsi que j'ai signé mon premier «papier» au Devoir — en fait un billet, pour respecter les termes de la presse écrite. Je rentre au pays après une absence de 15 ans et j'hérite du mandat que vient de céder Lise Bissonnette.

Septembre 1985: le Québec émerge lentement du traumatisme référendaire, Robert Bourassa s'apprête à concrétiser sa reconquête du pouvoir. Depuis que le directeur Jean-Louis Roy m'a convaincu de me joindre à son équipe comme rédacteur en chef, je jongle avec trois questions.

Comment revenir à la presse écrite après avoir pratiqué la radio, mais surtout la télévision depuis mon installation à Bruxelles, fin 1970? Je mise un peu sur mes années d'apprentissage à La Voix de l'Est, à Granby, où j'ai joué les relèves d'été plus d'une saison. Je m'essaie timidement à imaginer ce que pourrait être un éditorial style Le Devoir. Comment retrouver une écriture qui ne soit pas au service de l'image, qui retrouve sa nature première? Je commence à comprendre alors le poids insidieux de la phrase qui s'efface, qui souligne et appuie, qui laisse tout le champ à l'émotion de l'image.

Et puis, je m'interroge devant la qualité, mais aussi la longueur des textes qu'accueille la page éditoriale du quotidien de la rue Saint-Sacrement. J'ai pratiqué durant mes années d'errance une forme de concision qui en arrive à évacuer, ou presque, la nuance, la référence explicite et soulignée.

Le Québec des bilans


La forme revêt son importance, certes, mais là n'est pas l'essentiel de l'inquiétude qui s'insinue sournoisement dans mes réflexions de la fin d'un long et utile chapitre écrit à Radio-Canada, radio et télé. C'est toujours de journalisme dont il s'agit. Oublier la caméra pour se consacrer à la machine à écrire, cela s'est déjà fait. Mais j'ai vécu au loin, non pas de loin, l'évolution du Québec et du Canada depuis les événements d'octobre 1970. Je ne pense pas avoir perdu le contact avec cette société qui a vécu sa Révolution tranquille et des lendemains qui l'ont été un peu moins.

Plutôt que de me perdre en réflexions qui mèneraient à une forme d'angoisse et risqueraient de me paralyser, j'ai décidé de souscrire à mon «beau risque». Les circonstances m'amèneront à plonger, au jour le jour, dans l'actualité d'un Québec qui chemine vers les accords du lac Meech et le traité de libre-échange avec les États-Unis, en passant par les débats déchirants sur la question de l'avortement et de la langue d'affichage.

Inconscience ou culot? Je tente de lire les événements qui interpellent la société québécoise, même s'il me manque des maillons. Peut-être ce recul involontaire joue-t-il en ma faveur? Le rythme de l'action m'évite les angoisses et les langueurs. La feuille blanche est un tyran implacable. Elle ne doit pas être simplement noircie, serait-ce même avec élégance.

J'ai découvert assez rapidement le poids et l'impact sur la société d'ici de ce qui trouve place dans le quotidien fondé par Henri Bourassa, il y a alors 75 ans. J'ai vécu ma réinsertion dans une forme d'état second. Les événements se bousculent. Le Québec change et j'inscris ces mouvements dans une réflexion rythmée par une forme d'urgence.

Avant mon retour à Montréal, je me surprends à dégager certaines tendances, certaines lignes de fond dans ce journal où je vais passer cinq années pleines, essoufflantes. Un mot résume les interrogations du moment: bilan. Les papiers bilans se multiplient. Tous les secteurs de la vie publique font l'objet de cet exercice qui contraste avec ce que j'ai vécu depuis 15 ans à la faveur de mes pérégrinations en Europe.

À Montréal, on parle RÉA, on se réjouit de la montée en puissance du Québec inc. C'est là que je vais tenter de transposer certaines préoccupations, certaines façons de lire le quotidien, développées inconsciemment à la faveur de mes reportages à l'étranger.

Mon parti pris


À Simon Durivage qui m'interrogeait à Radio-Canada le jour de mon entrée en fonction au Devoir, j'ai fait part de mon intention de donner plus d'importance au fait international. Avec une naïveté déconcertante, j'ai même souhaité voir Le Devoir installer un correspondant à Washington. En quelques heures, j'ai été inondé d'offres de collaboration de journalistes, chevronnés ou non, qui avaient déjà fait leurs valises! Il m'a fallu déchanter lorsque j'ai pris connaissance de l'état des finances du journal, mais c'est une autre histoire.

C'est à la faveur des «réunions de rédaction» aux environs de 16 heures que j'ai peu à peu traduit en réalité mon souhait de voir Le Devoir accentuer sa couverture de l'international. Il s'agissait de renouer avec l'air du large qui stimule les grandes sociétés. Car en 1985, le changement s'insère dans le feuilleton de la guerre froide. Gorbatchev soumet la société soviétique à un électrochoc qui mènera à l'implosion de l'URSS. Reagan et la Dame de fer bousculent le train-train de l'État-providence. Jacques Delors réveille l'Europe du Marché commun pour l'amener au seuil de l'Union et de l'euro. Rapidement, l'accord se dessine autour de la table: il faut placer, chaque jour, à la une du journal, l'information internationale la plus pertinente de l'heure. C'est afficher un parti pris, c'est concrétiser une orientation.

Des reportages spontanés aboutissent sur ma table de travail. Des textes d'opinion trouvent place dans la page «Idées» qui ouvrent de nouvelles fenêtres. À défaut de ressources propres, Le Devoir accepte, en y pensant trois fois plutôt qu'une, des offres de reportage que propose parfois une ambassade. Je me suis résigné, à quelques reprises, à quêter l'obole d'un billet d'avion. La pratique de la vertu n'impose pas le dénuement de l'ascète.

Certaines initiatives surprennent, soulèvent des questions. Des lecteurs et même des collègues ont sourcillé lorsque j'ai publié en première page une série de trois textes consacrés à la question du libre-échange, version fin des années 1980 et rédigés par Pierre Pettigrew, alors dans le secteur privé chez Samson et Bélair. Et si Le Devoir virait à droite? Quelques jours plus tard, le journal renoue avec une pratique d'avant 1960 en publiant à la une un éditorial qui réclame l'adoption de sanctions contre l'Afrique du Sud, où l'apartheid n'en finit pas de finir.

Assez rapidement, Le Devoir va renouer avec une autre habitude qui s'était étiolée durant la décennie précédente. En insérant dans la livraison du samedi un cahier baptisé «Le plaisir des livres», la complicité de Jean Royer et de Jean V. Dufresne m'a permis de réaliser un rêve tenace. Le cheminement d'une société emprunte aussi la voie des romanciers, poètes et essayistes.

À l'ère de la mondialisation, les Québécois ont renoué avec la tradition dessinée par les coureurs des bois. Ils parcourent le vaste monde et sont présents partout, actifs dans une foule de domaines. L'heure des bilans viendra plus tard.

***

Paul-André Comeau - Rédacteur en chef du Devoir de 1985 à 1990, aujourd'hui professeur à l'École nationale d'administration publique et directeur de son Laboratoire sur les politiques publiques et la mondialisation
1 commentaire
  • Andre Vallee - Abonné 9 juillet 2010 09 h 38

    Merveilleux souvenirs

    Quand Le Devoir s'en mêle, il se dit quelque chose qui en vaut la peine. Paul-André Comeau, un autre nom dans l'histoire.