Revue de presse - Les sommets

Il n'a pas fallu 24 heures pour que le bruit des vitrines fracassées enterre le message des manifestants venus dénoncer pacifiquement les travers du G8 et du G20. Moins de 48 heures plus tard, c'était au tour des décisions de ces deux sommets de se perdre dans l'écho de la controverse entourant l'intervention policière à Toronto, la fin de semaine dernière. Un commentaire n'attendait pas l'autre.

Il y a ceux qui ont pris le parti de la police, comme l'Ottawa Citizen, le National Post et le Calgary Herald. Selon ce dernier, la police a fait preuve de retenue et ceux qui évoquent un État policier «font seulement preuve d'une incroyable ignorance». Le Herald leur conseille un détour par la Chine et quelques autres États. L'Ottawa Citizen affirme que les manifestants n'ont pas su énoncer une critique utile. Étaient-ils dépourvus d'un message cohérent ou simplement incapables de l'exprimer? demande le quotidien. Selon lui, «les plaintes de brutalité policière et de répression étatique sont manipulatrices et malhonnêtes», une manifestation de «narcissisme» puisque plusieurs cherchaient à se faire arrêter pour confirmer leur conviction de vivre dans un État policier. Malheureusement, dit le Citizen, ceux qui disent être des manifestants légitimes «adoptent une position d'aveuglement volontaire ou, du moins, de neutralité» devant les gestes de violence, alors qu'ils devraient eux aussi s'en inquiéter.

Le Toronto Sun ne voit pas l'utilité d'une coûteuse enquête publique quand il y a pour moins d'un million de dollars de dommages, aucun mort, aucun blessé sérieux et que la plupart des personnes arrêtées ont été rapidement relâchées. Les allégations de réaction policière excessive peuvent être examinées par les commissions de surveillance policière, croit le Sun. Il pense, par contre, que les gouvernements fédéral et provincial doivent rendre des comptes, le premier pour le choix du centre-ville de Toronto pour la tenue du sommet et le second pour avoir donné en catimini des pouvoirs supplémentaires à la police.

Le Toronto Star est le journal qui tient le plus à une enquête indépendante sur les événements du week-end dernier. «Les lois canadiennes ne permettent pas à la police d'enfreindre les droits des citoyens honnêtes pour réussir à appréhender les délinquants. Traiter tous les manifestants et de simples passants en criminels potentiels, comme l'a fait la police à plusieurs occasions durant la fin de semaine, est une tactique policière inacceptable», tranche le quotidien. Même bien intentionnée, l'enquête interne promise par le chef de police de Toronto, Bill Blair, ne peut avoir ni la portée ni l'indépendance requises, écrit le Star.

Ô Canada


La Fête du Canada est généralement l'occasion d'élans patriotiques dans la presse canadienne-anglaise. Cette année ne fait pas exception, surtout qu'on vibre encore à l'aune du succès olympique, qu'on se réjouit de la bonne performance économique du pays et que la reine est de passage pour nous encenser. Pour le Globe and Mail, 2010 est même une année mémorable, «une année durant laquelle l'élan vers l'accomplissement de la destinée nationale était visible de tous». Le portrait dressé fait rarement dans la nuance. Les Canadiens sont bons, gentils, tolérants, font l'envie du monde et lalalère.

James Travers, du Toronto Star, est un des rares qui n'ont pas peur d'exprimer quelques réserves. Bien sûr, il convient que les Canadiens ont raison de célébrer un pays qui est «à la fois une expérience et une nation», «un aimant et un modèle», «un des meilleurs endroits pour vivre, mais aussi un test pour la détermination et la tolérance». Travers n'échappe pas à la mythologie et l'emphase habituelles. Il parle d'un Canada qui s'est découvert dans les tranchées de la Première Guerre mondiale pour ensuite affirmer sa conscience sociale avec la création de l'assurance maladie. Il évoque un succès vanté à l'étranger, de grandes réalisations nées d'attentes modestes, des risques pris et des sacrifices surmontés.

Une fois l'éloge terminé cependant, il prévient d'un danger très réel à l'horizon. «Nous risquons de nous empaler sur notre propre indifférence. Les choses ont été si faciles depuis quelques décennies que les Canadiens sont en train d'oublier que la citoyenneté est un sport participatif. Ensemble, nous ignorons le fait que les nations bâties une brique à la fois tombent pièce par pièce.» Il est difficile de réaliser, au milieu de centaines de milliers de personnes fêtant sur le parvis du parlement, sous les symboles de notre démocratie, que «nos libertés politiques s'effritent». La reddition de comptes est actuellement réduite en poussière. «Autocratie est le mot décrivant le mieux ce qu'est, entre les élections, la réalité d'un premier ministre entouré de conseillers mielleux et qui dirige derrière des portes closes.» Travers rappelle que cette érosion a commencé sous Pierre Elliott Trudeau et n'a fait qu'empirer, mais il déplore que des générations qui ont tant eu laissent à celles qui suivent un «héritage miteux». «Pour notre propre confort et commodité, nous repoussons vers l'avant des déficits fiscal, social et environnemental. Nos parents ont fait mieux. Nous pouvons sûrement faire mieux aussi.»

***

mcornellier@ledevoir.com