Médias - Wikipédia, l'encyclopédie Diderot et d'Alembert du XXIe siècle ?

Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, lors de son passage, cette semaine, à Montréal
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, lors de son passage, cette semaine, à Montréal

La révolution n'est pas en marche, elle est pratiquement consommée. En moins de dix ans, l'encyclopédie en ligne gratuite Wikipédia a pratiquement anéanti toutes ses concurrentes, dont plusieurs vieilles entreprises multicentenaires. Rencontre avec son cofondateur Jimmy Wales.

La bonne vieille encyclopédie payée et en papier est morte, et ce n'est pas son fossoyeur qui va pleurer sur son sort. «Nous avions jadis une encyclopédie plutôt médiocre: petite, désuète et très coûteuse», dit Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, l'encyclopédie collaborative, en ligne et gratuite. «Nous ne devrions pas nous apitoyer sur la mort de l'encyclopédie Britannica.»

Jimmy Wales, 43 ans, jouit d'un statut de star dans le monde et le cyberespace. Il ouvrait cette semaine, à Montréal, la huitième Webcom, la plus importante conférence francophone sur le Web et les réseaux sociaux. Sa présentation, très courue, s'est avérée plutôt anodine, mêlant les anecdotes personnelles aux données de base sur son entreprise, sans aucune autocritique, par exemple par rapport à la médiocrité de certains «réseaux» de termes. Les plus méchants parleront d'une sorte de page wiki sur la wiki, rien de plus, rien de moins de la part de ce Diderot contemporain.

Lui-même rejette le parallèle avec le cocréateur du modèle encyclopédiste du XVIIIe siècle. «Je me sens plutôt comme Thomas Edison, qui avec son ampoule a tué les lampes au gaz, dit-il. [...] Je dis toujours que je suis un menuisier plutôt qu'un architecte. Je suis très fier de mon travail et j'aime à penser que Wikipédia peut enrichir la conscience et les connaissances de tous.»

Ses principes restent ancrés dans l'esprit des Lumières: oser penser, critiquer, savoir et dialoguer. «Avant de débattre et d'exposer ses opinions sur toutes les tribunes, il faut d'abord se renseigner et tenter de comprendre notre monde de manière désintéressée, dit-il. Les gens ont tendance à sauter aux conclusions sans s'informer, c'est d'ailleurs ce qui semble s'être produit lors du débat entourant l'assurance maladie aux États-Unis, qui a atteint des niveaux très bas, ce qui fut triste et inutile. J'espère pouvoir faire comprendre que l'important n'est pas d'anéantir son opposant, mais de comprendre le monde qui nous entoure.»

L'encyclopédie obèse ?


M. Wales peut encore défendre la Wikimedia Foundation, l'organisme sans but lucratif derrière l'encyclopédie mondialement implantée, parce qu'il la dirige toujours. Le réseau Fox News a prétendu le contraire il y a quelques jours, dans la foulée d'une controverse entourant la prétendue censure de pages de l'encyclopédie. «C'est absolument faux, dit-il. Fox News est une entreprise d'information hautement irresponsable.»

Il demeure donc la figure de proue de l'entreprise collaborative mondiale lancée en 2001. La version anglaise compte plus de trois millions d'articles. Une dizaine d'autres langues, dont le français, l'allemand et le japonais, ont passé la barre des

500 000 entrées. Le site figure parmi les plus populaires du monde et des centaines de milliers de rédacteurs y contribuent.

Franchement, est-ce trop? Peut-on être trop gros sur le Web comme dans la vie? «Nous avons tous accès à trop d'informations, répond M. Wales. À mon avis, une des explications du succès de Wikipédia et d'une encyclopédie réside dans la synthèse de ces informations.» Il juge aussi cette question de l'abondance plus appropriée pour les pays riches, déjà gavés de tout.

«La quantité d'informations offertes sur le Web est évidemment renversante, mais la popularité de Wikipédia (et la nécessité d'une encyclopédie virtuelle) repose sur sa capacité à synthétiser en quelques phrases le nombre incalculable de pages portant sur un sujet donné. Nous jouons cependant un rôle qui est tout autre dans les pays en développement en offrant une source d'information accessible à des régions où elles sont absentes.»

À titre d'exemple, il cite la toute première encyclopédie en swahili concoctée par des wikirédacteurs. Elle compte 10 000 articles, ce qui est peu mais mieux que rien.

L'encyclopédie impériale ?


Certaines petites cultures se plaignent tout de même de la force impériale de Wikipédia, favorisée par la mécanique du moteur de recherche Google. La combinaison écrase les sources concurrentes, peu importe le sujet. Ainsi, en tapant «Fernand Dumont», la présentation favorise Wikipédia par rapport à L'Agora, l'encyclopédie québécoise, elle aussi en ligne et gratuite. Le fondateur de cette dernière, le philosophe Jacques Dufresne, reproche à sa concurrente géante de proposer une vision non cohérente et éclatée du monde.

«Nous ne réprimons pas l'existence de plus petites encyclopédies, réplique alors M. Wales. Il y aura toujours une place pour celles-ci. Nous ne considérons pas Wikipédia comme impériale ["imperialist"], mais globale ["globalist"]. Chaque article qui s'y trouve est rédigé dans la langue de son auteur et dans une perspective qui lui est propre. Nous offrons une plateforme et des outils qui favorisent l'expression dans une multitude de langues, ce qui permet un dialogue entre toutes les cultures. Nous essayons donc de contrer une approche uniquement anglo-saxonne du monde.»

Et puis après? M. Wales dit détester les questions de prospective. Il accepte toutefois de parler un peu de son monde en expansion, de ceci qui a bel et bien tué cela...

«Nous souhaiterions accroître la participation des internautes en rendant la soumission d'articles plus facile, dit-il. Il est encore difficile d'y contribuer sans connaître le langage informatique. Nous allons également nous concentrer sur l'aspect universel de l'organisme. L'ampleur du contenu sur Wikipédia fait parfois défaut dans certaines régions et pour certaines langues, et il y a beaucoup de progrès à faire en ce sens. Nous voudrions que tous puissent apprendre dans leur langue. Il faudra contrer des obstacles d'ordre technologique.»

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Avec la collaboration d'Émilie Bombardier
2 commentaires
  • Daniel Cyr - Abonné 29 mai 2010 09 h 20

    Rapide, facile mais pas toujours fiable!

    La controverse entourant le fait que les contenus ne sont pas toujours à la hauteur de ce que l'on serait en droit d'attendre d'une encyclopédie, ne semble malheureusement pas avoir été abordée lors de la rencontre. Dommage! De plus, la facilité accrue promise de l'édition, ne va t'elle pas accroître ce problème? Il est navrant de constater que la popularité de Wikipedia a tué pour le moment, toutes formes de projets similiaires incluant la vérification des contenus.
    Sans prudence de l'auditoire, la plate-forme risque de devenir un superbe moyen d'avaler des couleuvres sans s'en rendre compte. La vieille règle de contre-vérifier les informations demeure encore bien de mise!

  • Khayman - Inscrit 29 mai 2010 17 h 24

    Libre choix

    Qu'on le veuille ou non, jusqu'à présent, le mode de fonctionnement de cette encyclopédie a rallié un plus grand nombre de contributeurs et d'internautes, et de loin, que les autres modes de fonctionnement. Je ne crois pas que cette tendance du web 2.0 va s'inverser prochainement, surtout pas pour revenir à quelque chose ressemblant à l'ère du dot-com.

    Il est bien de la critiquer. C'est comme ça qu'elle s'améliore. Alors, quels sont les problèmes de l'article wikipédien sur Fernand Dumont ?