Le Grand Méchant Web et la Grand'mère Télé

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Les patrons et les cadres des grandes télévisions francophones du monde se réunissent cette semaine à Québec pour discuter des misères, des mystères et des merveilles liées aux nouveaux médias. Ceci tuera-t-il cela?

C'est comme un conte à faire peur. Le programme de la semaine des Rencontres de la Communauté des télévision francophones (CTF), ouvertes lundi à Québec, évoque le pire du pire. «Ce qui se déroule en ce moment sous nos yeux, c'est la fin, non pas de la télévision, mais du téléviseur comme plate-forme unique de diffusion», annonce le texte en rajoutant une image encore plus forte: «Le Grand Méchant Web va-t-il croquer la Grand'mère Télé pour mieux attirer le public?»

Comme le hasard défait bien les choses, le magazine The Economist consacrait son édition de la semaine dernière à la télé. La bonne vieille revue a encore poncé les poncifs. Évidemment, depuis deux décennies, Internet a démoli de grands pans de l'industrie du divertissement. Les empires de la musique ont chuté. Les journaux et les magazines perdent pied, vacillent à leur tour. Seulement, la télévision, elle, résiste avec une vitalité incommensurable, rappelle le dossier développé mondialement.

Des exemples? Les auditoires gonflent sans cesse. Les événements en direct, comme les matchs de hockey (et bientôt la Coupe du monde de soccer), drainent des sociétés entières. Les jeunes Américains gobaient plus de télé en 2009 qu'en 2004, un total hallucinant de 7,5 heures par jour. Cette année, les Québécois vont passer près de 4 milliards d'heures à regarder Radio-Canada, TVA, Télé-Québec et V.

Où est la crise? Pourquoi tant se préoccuper des nouveaux médias quand le vieux va si bien? La CTF crie-t-elle au loup avec son histoire de Grand Méchant Web?

«Il n'y a pas vraiment de panique, corrige Alain Gerlache, secrétaire général de l'organisme international. Il y a tout simplement la volonté de prendre acte de certaines mutations technologiques et de comportement. Et même si la consommation de la télé reste majoritaire, on s'aperçoit quand même, en raffinant l'étude, que certaines catégories de population basculent, les plus jeunes notamment. En vieillissant, ils ne reviendront pas et il faut donc anticiper les mutations. L'industrie musicale paye justement pour ne pas avoir su se remettre en cause au moment où il le fallait.»

Il ajoute que la mission des télés publiques n'est pas de rejoindre la majorité, mais tous les publics. D'où les émissions spécialisées en économie ou en littérature, disons. D'où le site canadien Tou.tv qui diffuse des milliers d'heures d'émissions en ligne.

Les patrons et leurs sherpas des télés publiques d'ici et d'Europe, environ 70 personnes au total, ont passé les derniers jours à discuter de «consommation non linéaire» des émissions. «Internet fragmente les publics et favorise l'émergence de nouveaux joueurs, insiste M. Gerlache. La réunion de cette année montre une prise de conscience du bouleversement en cours qui nous force à nous adapter, à nous réinventer, mais aussi à revaloriser nos fondamentaux, c'est-à-dire la production originale francophone de qualité.»

Parlons-en. Une autre leçon évidente, réchauffée par The Economist, concerne cette production de base. Franchement, la télévision vit un âge d'or depuis environ une décennie. Tellement, note le magazine, que les meilleures productions actuelles, de Mad Men à Lost (ou d'Aveux aux Invincibles), semblent engendrées par un autre média.

Bref, «mémé Télé» est morte et vive sa descendance fringante, brillante et enjouée comme un petit chaperon multicolore! Et pourquoi ne pas continuer dans cette veine au lieu de s'éparpiller dans les webséries ou ailleurs?

«L'un n'empêche pas l'autre, répond alors le secrétaire général. Nous pouvons continuer à produire des programmes de qualité pour les téléviseurs tout en développant des programmes pour d'autres plates-formes. Et ce n'est pas vrai seulement pour la fiction ludique. La série Portrait d'un nouveau monde de France5.fr montre des reportages pour le Web d'excellente facture qui pourraient être déclinés à la télé.»

Très bien. Encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, peu importe le médium. À court terme, au fond, le principal ennemi de la télé publique ce n'est probablement pas le Web, mais le financement public. Radio-Canada/CBC reçoit 34 $ par citoyen d'Ottawa, la BBC, 124 $ de Londres. Et le petit os d'ici se fait gruger d'année en année.

«Pour assurer la pérennité de nos entreprises, il faut convaincre l'État de continuer à investir, dit finalement Alain Gerlache. Pour ça, il faut que nous soyons crédibles auprès de la population en étant fidèles à notre mission en apportant du contenu original sur toutes les plates-formes...»