Iran : Internet pour contourner la censure

Dans un café d’Hamadan, un étudiant consulte un site politique en ligne.
Photo: Agence France-Presse (photo) Nima Daymari Dans un café d’Hamadan, un étudiant consulte un site politique en ligne.

À moins d'un mois de l'anniversaire, le 12 juin 2009, de la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, qui avait suscité des manifestations sans précédent dans le pays, le gouvernement iranien a accru ses pressions pour faire taire toute nouvelle contestation. Le bilan est lourd: la plupart des partis politiques liés au mouvement «vert» d'opposition sont suspendus ou interdits; une vingtaine de journaux réformateurs ont été fermés, environ 80 journalistes sont détenus ou condamnés à de longues peines, et les exécutions d'opposants ont repris — cinq ont été pendus, le 9 mai dernier.

Sous cette chape de silence, la contestation n'a pas renoncé à s'exprimer. «Le gouvernement, avec toute sa puissance, a fermé portes et fenêtres de l'Iran, mais le mouvement "vert", qui est aussi un événement médiatique majeur, a changé la donne dans la communication: Internet a le pouvoir de créer un espace "vert" médiatique à l'infini pour compenser la fermeture du pays», pouvait-on lire il y a peu sur le site réformateur Rahesabz.

L'aide américaine

Un effort accompagné souvent de l'extérieur. Fin mars, le président américain, Barack Obama, annonçait que tout serait fait pour que «les Iraniens aient accès aux technologies Internet qui leur permettront de communiquer avec le reste du monde sans craindre la censure». La secrétaire d'État, Hillary Clinton, allant jusqu'à évoquer une «liberté de connexion» à insérer parmi les droits de l'homme.

Désormais, les fournisseurs d'accès iraniens bloquent l'accès à une longue liste de sites Web étrangers: médias occidentaux, ONG, opposants en exil. Ils détournent parfois le trafic vers des sites progouvernementaux et tentent aussi de bloquer Gmail, le service de courrier électronique de Google.

Pour aider les Iraniens à contourner la censure, des associations militantes et des agences officielles occidentales mettent à leur disposition un outil efficace: les «proxies», réseaux éphémères et mouvants de serveurs-relais éparpillés sur tous les continents, qui permettent de se connecter indirectement sur n'importe quel serveur après un long détour, brouillant les pistes.

Moyens détournés

Chaque jour, des dizaines de milliers d'Iraniens utilisent ces proxies. Le plus sécurisé est sans doute le projet Tor, qui crypte les connexions et préserve l'anonymat des utilisateurs. Pour y accéder, il faut télécharger un logiciel spécial, dont une version en iranien est disponible gratuitement.

Tor est géré par des hackers américains et nord-européens anarchistes ou altermondialistes. Mais, pour travailler dans de bonnes conditions, ils n'hésitent pas à se faire financer par le gouvernement américain, à travers la radio Voice of America et le laboratoire de recherche de l'US Navy. Tor reçoit aussi des dons d'ONG spécialisées dans l'aide aux médias du tiers-monde, elles-mêmes subventionnées par les États-Unis, l'Union européenne (UE) et des pays d'Europe du Nord.

D'autres proxies sont accessibles sans logiciel spécifique, mais il faut connaître l'adresse d'un point d'entrée, et ils n'offrent pas les mêmes garanties d'anonymat. Ainsi, le réseau militant anticensure Freegate a été créé à l'origine par des Chinois exilés proches de la secte Fa Lun Gong, mais ses responsables affirment que de nombreux Iraniens ont découvert leur réseau, et s'en servent régulièrement.

Affaire florissante


Par ailleurs, le réseau Psiphon, issu d'un projet de recherche conjoint des universités de Cambridge, de Harvard et de Toronto, s'est transformé récemment en entreprise privée. Psiphon a sa propre infrastructure technique, qui lui permet de gérer de gros volumes de connexions. Parmi ses clients, la BBC ou Voice of America, qui utilisent de plus en plus Internet pour toucher la population de pays comme l'Iran, où leurs émissions de radio et télévision sont parfois brouillées. Psiphon a aussi passé des contrats avec de grandes ONG, et reçoit de l'aide financière des États-Unis et de l'UE. Elle vient de lancer une campagne de marketing en ligne en langue iranienne (farsi).

Le contournement de la censure sur le Net est devenu une affaire florissante. Les réseaux virtuels privés (VPN) payants, conçus au départ pour les entreprises, proposent désormais leurs services aux particuliers dans les pays où sévit la censure d'État. On voit aussi apparaître des mini-proxies simplifiés, gérés par des amateurs bénévoles. Malgré la concurrence, ces différentes entités commerciales, associatives et militantes travaillant sur l'lran ont su nouer des alliances pour créer des sites d'information, dont Sesawe.net.

Dès que les autorités iraniennes détectent une adresse de serveur proxy, elles la bloquent. Les Occidentaux ont trouvé une parade: les journalistes des services en langue iranienne de Voice of America ou de la BBC lisent à l'antenne des listes d'adresses fraîches, qui seront valables quelques jours. D'autres associations occidentales envoient ces listes à leurs correspondants iraniens par courriel, via des forums de discussion et même Twitter. Elles ont aussi entrepris de traduire en iranien les logiciels gratuits permettant à un particulier de vite créer un site d'information audio ou vidéo.

Contre-offensives


Le gouvernement iranien organise des contre-offensives spectaculaires. Un groupe de pirates informatiques proche du régime, qui s'est baptisé «cyberarmée iranienne», a lancé des attaques contre des serveurs occidentaux hébergeant des sites et des radios d'opposants. Elle a réussi à perturber leur fonctionnement, et parfois à en prendre le contrôle durant quelques heures. À la suite de ces attaques, certains hébergeurs commerciaux ont fermé les sites de cyberopposants iraniens, considérés comme des clients encombrants. Du coup, ces derniers se réfugient sur des serveurs associatifs, mieux protégés.

L'arme ultime de Téhéran est de ralentir le débit d'Internet, visant en priorité les connexions sécurisées, toujours suspectes. Une arme à double tranchant: pour sécuriser leurs connexions, les banques, entreprises et administrations iraniennes utilisent les mêmes protocoles et sont les premières victimes.