L'entrevue - La rumeur en Web 2.0

L’ethnologue Martine Roberge
Photo: Georges Deroy L’ethnologue Martine Roberge

Elle est tapie dans notre environnement depuis des lunes, mais tend à se multiplier, de nos jours, comme la panique devant l'annonce d'une pénurie. La rumeur, cette information non vérifiée, a visiblement trouvé dans la modernité son canal de prédilection: les univers numériques, où elle meuble les conversations qui s'installent dans les blogues et les réseaux sociaux. Twitter et Facebook en tête.

En format Web 2.0, la rumeur a désormais, par effet multiplicateur, la prolifération facile, attisant même l'imagination de ceux et de celles qui lui donnent vie. Mais elle devrait aussi inciter les autres à faire preuve, en ces lieux, d'un plus grand esprit critique, croit l'ethnologue Martine Roberge. Afin d'éviter la manipulation.

«La rumeur n'est pas anodine. Elle a toujours une cible: un objet, une valeur ou un individu, explique au téléphone la professeure de l'Université Laval, auteure du livre De la rumeur à la légende urbaine [PUL]. Elle peut aussi être récupérée à des fins politiques, pour manipuler ou pour faire peur. Pendant la guerre, la rumeur était une source d'interférences; par elle, on transmettait une fausse information pour pointer un objectif qui n'était pas celui réellement visé.» Et, bien sûr, le curriculum vitae de la rumeur et sa génétique appellent à la méfiance, d'autant que «dans l'histoire de la rumeur, elle n'a jamais été si diffusée», ajoute-t-elle.

Un petit tour de Web suffit d'ailleurs à s'en convaincre: dans les dernières semaines, Pierre Karl Péladeau a été sur le point d'acheter l'équipe de hockey Les Islanders de New York, le chanteur français Johnny Hallyday est mort, Michael Jackson a finalement été tué par un infirmier et Barack Obama s'est fait accuser d'adultère. Et la liste est loin d'être exhaustive.

Bien sûr, les informations n'ont toujours pas été vérifiées, mais elles ont malgré tout alimenté pendant une courte période de temps des milliers de tweets — ces micromessages de 140 caractères —, d'entrées de blogues et de messages sur le réseau de socialisation en ligne Facebook. Sans surprise, pour la spécialiste en bruits qui courent...

Dans les univers numériques, en effet, la rumeur, un sport issu de la tradition orale, n'a pas seulement trouvé un nouveau mode de diffusion redoutable avec ses 1,6 milliard de relais-internautes inscrits dans des arborescences infinies. Elle confirme également sa nature même en devenant, sur le Web, ce petit rien social qui finalement permet de s'octroyer du pouvoir, mais aussi de se démarquer dans des foules numériques qui produisent au final beaucoup de bruit.

«Véhiculer une rumeur, c'est une façon de se donner un rôle social important, dit-elle. La nature incertaine et douteuse du message qu'elle transporte façonne aussi son pouvoir d'attraction et fait en sorte qu'elle est inlassablement relayée» pour alimenter ces réseaux informels de conversation fonctionnant désormais en continu.

Se démarquer dans la masse


Avec Twitter, Facebook et les autres, l'homo connectus est désormais en direct sur sa propre vie, minute par minute, et veut en faire profiter la planète entière. Les rapports sociaux sont en mutation, tout en s'inscrivant dans une logique d'hyperindividualisme et de quête de célébrité propres à cette époque qui «starifie» ses experts médiatiques, formate la banalité du quotidien en télé-réalité et promet faste, richesse et reconnaissance à tous.

«Avec Internet, on devient le centre de l'univers, dit Mme Roberge. C'est la tribune de tous les individus qui, comme dans la tradition orale, ont besoin, entre autres, de la rumeur pour alimenter les conversations.» Un besoin qui devient même criant, selon elle, dans des espaces numériques «où les gens ont l'impression de se parler plus, mais ne se disent rien», tout en cherchant à attirer l'attention des autres.

La modernité est donc en train de donner à la rumeur un autre souffle. Mais la rumeur semble également avoir pris du galon dans ces formats binaires, constate l'ethnologue, tout en évoquant le besoin d'études supplémentaires pour vérifier cette intuition. «Sur Internet, la rumeur peut donner l'impression d'être plus crédible, elle est appréhendée avec un peu plus d'inconscience, dit-elle. Mais ce n'est peut-être pas la rumeur qui est prise avec plus de légèreté dans les réseaux sociaux [en étant parfois colportée par des médias traditionnels]; c'est certainement la communication numérique dans son ensemble et dans laquelle la rumeur prend place.»

Cycle de vie

Dans ce contexte, Mme Roberge, qui n'a rien contre ces ouï-dire, ces bruits de couloir et ces armes de destruction passive, estime toutefois que la lutte contre la rumeur deviendra, à l'avenir, de plus en plus vaine. «Dans les conversations ou sur la Toile, elle a un cycle de vie, dit-elle. En grossissant et en se faisant scénariser, elle finit aussi par devenir reconnaissable et par perdre son attrait. D'ailleurs, si on ne cherche pas à la démentir, elle va s'éteindre d'elle-même.» Pour mieux renaître plus tard, surtout en période de crise et dans les sociétés où les valeurs conservatrices tentent des remontées, la rumeur étant toujours un peu moralisante, précise l'ethnologue.

Les temps changent. Ils se numérisent, et la rumeur veut que ces contenus douteux, incertains et conditionnels jouent dans le futur un rôle important dans la construction des mondes numériques. «Oui, on devrait en croiser de plus en plus», lance Mme Roberge. Mais l'information reste encore à vérifier...
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 10 mai 2010 07 h 21

    Triste rumeur

    Déjà, avec l'invention du téléphone, la rumeur avait pris du galon... Ce qui fascine de la rumeur, c'est qu'elle est la plupart du temps négative et c'est bien ce qui la rend pernicieuse. Car, imaginons un instant que le Web servent aussi à répandre de fausses bonnes nouvelles. C'est le pessimisme et le manque d'imagination des utilisateurs qui est le plus triste dans la rumeur.

  • ysengrimus - Inscrit 10 mai 2010 08 h 36

    Et sa jumelle: la vindicte...

    La vindicte accompagne la rumeur pour ceinturer les moeurs... Or moi, c’est moins le gratin en batifole…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/03/15/affaire

    que la populace en convulsions réactionnaires (face à cette batifole), qui m’indispose.
    Paul Laurendeau

  • Fayon - Inscrit 12 mai 2010 08 h 39

    La vérification préalable s'impose

    Avec les outils du Web 2.0, l'information est vite partagée, répliquée en cascade (par ex. flux RSS, retweet). Aussi plus que jamais une vérification préalable et un discernement s'impose pour démêler le vrai du faux et éviter l'effet boule de neige relativement à une fausse rumeur. Néanmoins, ceci demande davantage de temps. La qualité de l'information est à ce prix.

    D. Fayon
    http://david.fayon.free.fr