Le Nobel de la paix pour Internet?

«Internet, c’est une source d’espoir», dit Riccardo Luna, éditeur d’un magazine pour technophiles, en pensant à la révolution iranienne et au rôle qu’a joué le Web lors des dernières élections au pays des ayatollahs.
Photo: Agence Reuters «Internet, c’est une source d’espoir», dit Riccardo Luna, éditeur d’un magazine pour technophiles, en pensant à la révolution iranienne et au rôle qu’a joué le Web lors des dernières élections au pays des ayatollahs.

Les univers numériques veulent toujours aller un peu plus vite que la musique: sept mois avant la cérémonie dévoilant le nom du Prix Nobel de la paix cuvée 2010, un groupe de citoyens répartis partout sur la planète semble en effet avoir déjà trouvé le candidat idéal: le réseau Internet, tout comme le 1,6 milliard d'internautes qui l'anime.

Pire, par l'entremise d'une campagne en ligne, soutenue entre autres par la juriste iranienne Shirin Ebadi, nobélisée en 2003, ils espèrent bien faire pencher, d'ici octobre prochain, le Comité norvégien du Nobel pour la plus «grande plate-forme de relations que l'humanité ait jamais eue».

«C'est un projet très crédible, commente Sylvain Carle, président de l'Alliance Internet — un groupe de pression qui défend les intérêts numériques du Québec. Les internautes générant du contenu sur Internet ont déjà été élus personnalités de l'année par le magazine Time [c'était en 2006]. Que l'on propose aujourd'hui la candidature d'Internet pour un Nobel de la paix n'est donc pas étonnant.»

L'idée vient d'Italie où, en novembre dernier, Riccardo Luna, éditeur de la version italienne de Wired, un magazine pour technophiles, a officiellement lancé une campagne baptisée Internet for Peace (Internet pour la paix). But de l'opération? Que la Toile trouve sa place cette année dans la liste des candidats pour le prix Nobel de la paix, prix remis à Barack Obama l'an dernier. Le 10 mars dernier, le Comité a annoncé avoir reçu 237 candidatures.

Celle du réseau Internet, appuyée par les rédactions américaines et britanniques du magazine, mais aussi par le styliste Giorgio Armani, le fondateur du MIT Media Lab, Nicholas Negroponte, le grand patron de Creative Commons, Joi Ito, mais aussi par Google, Microsoft, YouTube, Citroën, coule d'ailleurs de source, selon les organisateurs de cette campagne qui voient la Toile comme bien plus qu'«un simple réseau d'ordinateurs», disent-ils.

«Il faut regarder l'Internet comme une énorme communauté où hommes et femmes de partout sur la planète, avec des valeurs religieuses différentes, peuvent communiquer, socialiser, diffuser une nouvelle culture centrée sur la collaboration et le partage de connaissances dans le but de faire tomber des murs», résume M. Luna. Et il ajoute: «Pour toutes ces raisons, Internet peut être considéré comme la première arme de construction massive qui est déployée pour détruire la haine, les conflits et pour propager la paix et la démocratie.»

À ce jour, 500 internautes à travers le monde, dont une petite poignée installée au Québec et en Ontario, ont décidé d'appuyer la démarche, en adhérant à la campagne en ligne (www.internetforpeace.org) ou encore en produisant une vidéo d'appui.

Éric George, professeur de communication à l'Université du Québec à Montréal, auteur d'une thèse sur Internet et la démocratie, mais aussi codirecteur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l'information et la société (GRICIS) ne sera toutefois pas du nombre. «Tout ça, c'est du délire», lance-t-il à l'autre bout du fil.

Une symbolique douteuse

«Effectivement, Internet a permis depuis son avènement de décentraliser la prise de la parole. Ce qui s'y passe, c'est intéressant, mais c'est loin d'être toujours politique. Il y a beaucoup de divertissement, dit M. George. Prenez Facebook aussi, c'est un réseau social dont l'architecture est finalement très orientée vers la consommation. On est loin de la symbolique qui accompagnait la remise du prix Nobel de la paix à Nelson Mandela» en 1993, conjointement avec Frederic de Klerk, pour l'abolition de l'apartheid en Afrique du Sud.

Les artisans de cette quête honorifique pour le descendant d'ARPANET — réseau de communication à vocation militaire qui a fait naître l'Internet — ne voient toutefois pas midi de la même façon à leur porte. Selon eux, Internet et sa culture digitale «ont jeté les bases d'une nouvelle civilisation» dans laquelle les dictatures, les régimes totalitaires, les obscurantismes (souvent à l'origine de conflits) sont en train de se faire malmener par le déferlement de codes binaires.

«Internet, c'est une source d'espoir», dit Riccardo Luna en pensant à la révolution iranienne et au rôle qu'a joué le Web lors des dernières élections au pays des ayatollahs, ou encore des idées fortement démocratiques qui commencent à percoler dans la Chine communiste, en format 2.0.

Clay Shirky, penseur américain, a d'ailleurs bien cerné la mutation en parlant des sociétés en réseau qui font émerger des structures sociales et des organisations décentralisées libératrices pour le citoyen, qui dispose alors d'un outil pour faire pression sur les systèmes de contrôle et de rétention de l'information, expose-t-il dans son Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations.

«C'est aussi une façon d'apprendre à connaître les autres, à en avoir moins peur et à lutter contre l'intolérance, dit Sylvain Carle. Peut-être que l'Internet va permettre aux Israéliens et aux Palestiniens de voir ce qui se passe de chaque côté du mur?» Le réseau Facebook y croit d'ailleurs, lui qui, dans les derniers mois, a lancé son application Peace on Facebook qui permet d'informer la planète sur les liens qui se tissent dans cet espace entre les gens «de différents pays, différentes religions, différentes opinions politiques», peut-on lire. Mais est-ce assez pour amener Internet, cet «enchevêtrement infini de personnes» communiquant par écrans interposés, à trouver sa place dans une liste prestigieuse, aux côtés d'autres entités comme Médecins sans frontières (1999), l'Agence internationale de l'énergie atomique (2005), des Casques bleus (1988) ou de l'UNICEF (1965)?

Réponse en octobre prochain, avec faste, décorum et queues-de-pie dans une salle de bal au décor imposant de la capitale norvégienne. Et sans doute en direct sur le Net.

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Correctif du 3 mai 2010: Le spécialiste en communication Éric Georges enseigne à l'École des médias de l'Université du Québec à Montréal, et non à l'Université de Montréal tel que mentionné dans l'article.
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 30 avril 2010 09 h 02

    Tout un gazouillis!

    Séduisante idée que de voir Internet comme la plus «grande plate-forme de relations que l'humanité ait jamais eue» qui a permis de décentraliser la prise de parole et ayant le pouvoir de faire tomber des murs. Il est bon de voir que des penseurs se penchent sur le phénomène et y voient autre chose qu'un simple réseau d'ordinateurs mais bien une mutation "en parlant des sociétés en réseau qui font émerger des structures sociales et des organisations décentralisées libératrices pour le citoyen, qui dispose alors d'un outil pour faire pression sur les systèmes de contrôle et de rétention de l'information".

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 avril 2010 10 h 47

    Internet ou anglais?

    Comme c'est parti, ce prix Nobel, si jamais il était décerné à Internet, serait davantage un prix Nobel pour la langue anglaise. Seuls les anglophones peuvent utiliser Intenet à plein, semble-t-il. Jusqu'à la campagne italienne pour ce prix qui utilise un nom en anglais.

  • Robert Aird - Abonné 30 avril 2010 15 h 06

    Internet et la...haine?

    Internet propage aussi la haine et la desinformation (pensons aux theories de complot), peut-etre autant que l'amour et la paix!