L'ère du reporter-machine

Photo: Newscom

La machine à écrire des nouvelles excite les êtres de chair et d'esprit depuis quelques mois. Des chercheurs de l'Infolab de l'Université Northwestern, en Illinois, ont mis au point un programme d'intelligence artificielle qui peut couvrir un match de baseball et produire vite fait bien fait, en deux secondes top chrono, plusieurs versions d'un texte neutre et factuel.

Ça vaut quoi? Le résultat a été décrit comme «très proche des dépêches sportives de l'agence Associated Press» par un des pères du programme, baptisé Stats Monkey, qui travaille évidemment pour des «pinottes».

Et tout ça pour quoi? «Notre but est de fournir aux journalistes des outils qui les débarrasseront des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes», a répondu un des universitaires à un vrai de vrai reporter du Monde il y a quelques jours.

L'équipe de savants prépare aussi des minijournaux télévisés lus par des avatars. Les synthèses robotisées des critiques de films sont choisies aléatoirement en fonction de l'occurrence de termes élogieux ou négatifs dans les jugements humains, trop humains. Une icône parlante pour remplacer Tanya Lapointe ou Martin Bilodeau, qui dit mieux?

Euh, le nouveau magazine Premium? La publication lancée la semaine dernière au Québec n'utilise aucun journaliste, enfin aucun d'ici. Les textes sur les grandes tendances du management sont achetés à des publications étrangères, surtout anglophones, traduits et publiés de nouveau, en français. Le modèle de l'amalgame de la crème de la crème a fait ses preuves au Courrier international et à Books, une publication française qui explique l'actualité à travers les recensions de livres et les entrevues avec des auteurs.

Le pupitreur aussi peut disparaître, ou enfin, se faire expulser. Google.news automatise la reproduction des articles d'information. Des centaines de publications, surtout des magazines, délocalisent le montage de leurs pages vers des services centralisés (comme PageMaster au Canada), voire à l'étranger, vers la Pologne, l'Inde ou la Chine par exemple. Dans bien des cas, le décalage horaire double l'avantage économique: les pages écrites le jour sont montées la nuit, et à une fraction du coût.

«La question est moins de savoir si le journaliste est remplaçable par une machine ou un travailleur étranger que de comprendre ce qu'on fait avec les nouveaux outils», commente la professeure de communication Colette Brin, de l'Université Laval. Elle observe qu'un même fil rouge de mutations technologiques traverse ces phénomènes disparates. «La révolution de la dématérialisation permet de mécaniser la production de nouvelles, de piller les sites Internet, d'amalgamer instantanément les infos et de transférer les emplois d'un bout à l'autre du monde. La robotisation ou la sous-traitance peuvent être liées comme autant de stratégies de réduction des coûts. Elles peuvent aussi être analysées comme une manière de se débarrasser de tâches répétitives et peu intéressantes. N'empêche, quand ces outils existent, il faut surtout se demander comment et quand les utiliser.»

Cette épineuse question se retrouve au coeur du conflit de travail au Journal de Montréal. La technique permet de faire monter les pages du quotidien en lock-out en Ontario, au mépris des lois antiscabs, selon les anciens salariés. Les nouveaux outils donnent en plus la possibilité de réduire le nombre d'employés et de demander à ceux qui reviendront, après la signée de l'entente, d'alimenter la machine par plusieurs écrans, de twitter, de bloguer, de filmer, de photographier et d'écrire sur la nouvelle, si possible en même temps et au même tarif. En ce moment, Jean-Hugues Roy couvre Haïti pour Radio-Canada en vidéojournaliste: il tourne et monte seul ses reportages, rappelle la professeure Brin.

«On l'oublie, mais au XIXe siècle, les révolutions techniques ont mis au chômage des centaines de milliers d'ouvriers, mais aussi permis à d'autres de travailler autrement, explique le professeur de l'UQAM Jean-Paul Lafrance, en évoquant la disparition assez récente des typographes. On a l'impression que la même chose se reproduit dans l'univers médiatique. La production s'automatise. La population elle-même produit de l'information vite médiatisée. Qu'on le veuille ou non, cette révolution industrielle des médias se fera, est déjà faite et il faut s'adapter.»

Il ajoute que les salles de rédaction sont souvent déchirées entre le rejet craintif des révolutions en cours et la fascination aveugle devant les nouvelles technologies. «L'équipe de l'émission de Christiane Charette à la première chaîne de Radio-Canada est complètement dans la fascination, note alors M. Lafrance, qui vient de diriger l'étude Critique de la société de l'information (CNRS Éditions). En ondes, cette émission n'en a que pour Twitter, Facebook, les blogues et le reste. C'est un assujettissement désolant qui évacue trop souvent le sens analytique et critique.»

En même temps, fait-il observer, Radio-Canada joue pleinement son rôle avec ses émissions d'enquête, par exemple. «Les médias et le journalisme ne seront pas sauvés par la nouvelle brute, produite ou non par un robot, dit le professeur. Celle-là, on l'a partout, en surabondance, livrée à l'heure, à la limite à la seconde, non plus en direct, mais en instantané. Le journaliste doit demeurer celui qui interprète, analyse, décortique. Même les téléjournaux du soir devront bientôt se rendre à cette évidence. À quoi bon attendre à 22h la grand-messe pour me faire répéter ce que je sais déjà?»

La professeure Brin croit elle aussi que la robotisation comme la massification de l'information dématérialisée redonnent finalement plus de valeur au vivant par rapport au mécanique. «Ces transformations nous permettent de comprendre et d'apprécier encore plus l'importance du jugement, de la critique, de tout ce qui est humain finalement, dit-elle. Une nouvelle produite par un robot, c'est encore plus de valeur donnée à une analyse produite par un journaliste...»
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 25 mars 2010 12 h 27

    Rituel du sacrifice

    Bien, bien, de penser que l'information robotisée puisse nous permettre "de comprendre et d'apprécier encore plus l'importance du jugement, de la critique, de tout ce qui est humain finalement." Et quel défi pour l'intelligence! Et c'est bien vrai qu'"au XIXe siècle, les révolutions techniques ont mis au chômage des centaines de milliers d'ouvriers, mais aussi permis à d'autres de travailler autrement." Mais n'était-il pas possibles de tirer des leçons de ces hécatombes du passé et introduire cette fois d'une façon plus harmonieuse des changements aussi drastiques?

  • Danielle Cote - Inscrit 25 mars 2010 18 h 57

    Fast-food de la nouvelle ?

    Je pense qu'il y a des infos qui n'ont pas besoin d'un style d'écriture articulé comme par exemple la météo, la circulation et les embouteillages, l'état des routes, les résultats sportifs, les indices à la bourse. Mais lorsqu'il s'agit de raconter les faits d'un séisme, d'un crime, d'une tragédie, d'une manchette qui fait la Une, tout l'intérêt que le public y portera dépend de la manière dont l'histoire sera racontée. Et si la nouvelle est traitée avec art et doigté elle sera le sujet dont les gens discuteront à la pause-café !

  • Paul_ - Inscrit 25 mars 2010 21 h 09

    automation

    Enfin, il n'y a plus que les travailleurs manuels qui sont soumis au péril de l'automation. De véritables modifications dans notre rapport à la production n'auront lieu que lorsque la plupart des professions libérales et autres associées au économique et politique goûteront à l'automation et à la délocalisation. Vous pouvez être certain que lorsque les avocats canadiens et américains seront menacé par la possibilité que des avis juridiques soient émis depuis l'Inde (comme pour le telemarketing) ou par des ordinateurs, le protectionnisme sera au goût du jour.