Médias - Comment redresser le chien de garde

L’ex-juge John Gomery, nouveau président du Conseil de presse
Photo: Agence Reuters Chris Wattie L’ex-juge John Gomery, nouveau président du Conseil de presse

L'ex-juge John Gomery réussira-t-il à remettre en état le Conseil de presse du Québec? D'ailleurs, faut-il seulement tenter de sauver cette mécanique d'autorégulation? «Une bonne blague, ça ne marche qu'une fois», tranche le professeur Marc-François Bernier, de l'Université d'Ottawa.

Un chien de garde, c'est bien. Mais qui peut surveiller le surveillant?

La Grande-Bretagne, le pays qui a pratiquement inventé la liberté de la presse, s'interroge (encore!) sur la manière de sanctionner ceux qui en abusent. Un comité parlementaire a déposé il y a quelques jours un rapport pour muscler la capacité d'intervention de la Press Complaints Commission (PCC), un tribunal d'honneur autorégulé par la profession journalistique.

Le président du Comité sur la culture, les médias et le sport a carrément parlé d'un organisme qui «manque de crédibilité et d'autorité». Le rapport des députés réaffirme le principe de l'autorégulation. Les parlementaires croient toutefois que le PCC devrait pouvoir imposer des sanctions financières et d'autres punitions aux publications jugées fautives.

Dans leurs plans, la Press Complaints Commission serait rebaptisée Commission des plaintes et des normes pour refléter sa nouvelle vocation. Elle aurait la capacité d'interdire la diffusion de certaines informations. L'exemple des enregistrements illégaux de conversations téléphoniques a été évoqué.

Et alors? Et de ce côté-ci de l'Atlantique Nord? Le professeur Marc-François Bernier, du Département de communication, reprend l'attaque à l'endroit du Conseil de presse du Québec (CPQ), l'équivalent ici du PCC de là-bas. «Le Conseil de presse du Québec manque de tout, dit-il. Il manque d'argent, de crédibilité, de moyens de sanction, de légitimité même. Un bon nombre de médias et tous les radiodiffuseurs privés l'ont déserté. Comment peut-il continuer à rendre des décisions alors que plusieurs médias ne participent plus aux processus? C'est comme si un tribunal jugeait sans une des deux parties, la Couronne ou la défense.»

Une bonne blague

Le professeur Bernier étudie les mécaniques de régulation des médias dans les sociétés démocratiques depuis des années. Il a prononcé une conférence sur «les mythes de l'autorégulation» des médias dans un colloque sur la déontologie organisée à Tunis il y a un an. Il publiera un article sur le sujet dans la prochaine édition de L'État du Québec, à paraître dans quelques jours.

Les modèles de contrôle de base s'organisent autour d'un conseil, d'un médiateur ou d'un ombudsman, explique-t-il. Le premier tribunal d'honneur des médias occidental est apparu en Grande-Bretagne en 1953. Le Conseil canadien des normes de la radiodiffusion existe depuis la fin des années 1980. Radio-Canada a son ombudsman depuis 1991.

Le Conseil de presse du Québec, fondé en 1973, indépendant de l'État, a aussi été mis en place pour défendre «la liberté de presse» et le droit à «une information de qualité». Son conseil d'administration compte 22 membres, des journalistes, mais aussi des représentants des entreprises de presse et du public. Tribunal d'honneur, le Conseil reçoit et juge les plaintes «en regard de présumés manquements à l'éthique journalistique». On peut consulter ses décisions sur le site conseildepresse.qc.ca.

Toute la mécanique repose sur le principe de l'autorégulation. Les médias craignent le retour de l'État censeur. Le secteur de la publicité prétend s'autoréguler de la même manière. Le mois dernier, l'ex-juge John H. Gomery a pris ses fonctions à la présidence de l'organisme en défendant cette pierre angulaire bec et ongles, tout en souhaitant que le CPQ trouve suffisamment d'argent pour se mettre à l'abri des pressions et assez de volonté pour revoir les codes servant à trancher.

Sans juger les propos du président Gomery, le professeur Bernier note alors la «confusion souvent volontairement entretenue» entre l'autorégulation et l'autodiscipline. Pour lui, les médias peuvent bien se blâmer, déplorer et regretter ad nauseam leurs erreurs, il faut se rendre à l'évidence: ils ne se sanctionneront sévèrement jamais. «Le Conseil de presse du Québec, comme d'autres instances, a été créé pour donner l'illusion que les médias s'occupaient des problèmes éthiques découlant entre autres de la concentration des médias, dit-il. Mais une bonne blague, ça ne marche qu'une fois...»

Le gros bout du bâton

Le spécialiste va même plus loin. Après avoir fait le tour du monde des mécaniques semblables, il conclut au leurre idéologique et corporatiste. «Il faut être clair, dit-il, tous les conseils de presse ont été créés pour protéger les médias. Aussitôt qu'un conseil prend trop à coeur le droit du public à l'information, des médias s'en écartent. C'est aussi simple que ça. Le rapport des parlementaires britanniques repose sur ce constat qui a été formulé à plusieurs reprises. D'ailleurs, la Commission des plaintes, qui ne marche pas, a elle-même remplacé un autre tribunal qui ne marchait pas.»

Il n'y a pas que cette mécanique, évidemment. La loi permet aussi de poursuivre les médias devant les tribunaux, les vrais. Le professeur de communication, souvent appelé comme expert devant les tribunaux, avoue alors ne pas avoir croisé un seul citoyen sorti gagnant d'une poursuite, même avec une décision favorable. «La justice coûte très cher et les médias savent épuiser les plaignants sans fortune, dit-il. Il faut le dire: ce sont les médias qui ont le gros bout du bâton.»

Alors, que faire? «Comment assurer la vitalité du Conseil de presse?», demande le document d'orientation du Groupe de travail sur le journalisme et l'avenir de l'information au Québec, qui poursuit son enquête sous la direction de la professeure Dominique Payette. Le juge Gomery, à l'immense crédibilité, mise sur une réforme du système.

François-Marc Bernier, lui, favorise l'instauration d'une instance entre les tribunaux et le Conseil de presse. Il ne veut pas redresser le surveillant du chien de garde: il propose carrément de surveiller et de punir autrement.

«Je milite en faveur de tribunaux du type administratif, un peu comme il en existe un pour la déontologie policière, explique-t-il finalement. Des magistrats siégeraient, accompagnés d'anciens journalistes. Ces juges pourraient imposer des sanctions, demander une injonction de publication par exemple, ou suggérer une suspension, ou décider d'une amende. Les tribunaux supérieurs seraient toujours là pour les grosses causes en diffamation, par exemple.»

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