Médias - ¡Viva Nuevo Mundo TV!

La lectrice de nouvelles Maria del Mar Motta
Photo: Nuevo Mundo La lectrice de nouvelles Maria del Mar Motta

Cette semaine, le jour de l'entrevue téléphonique avec la présidente et fondatrice de la chaîne espagnole Nuevo Mundo Television, Maria Teresa Calderón, la manchette du Devoir annonçait que, selon les projections rationnelles de Statistique Canada, environ le tiers des Canadiens appartiendront à une «minorité visible» en 2031. Si on ajoute les «minorités audibles», comme les Latinos, la proportion de la population susceptible de s'abonner aux chaînes en «tiers langues», comme le dit joliment Mme Calderón, finit par bousculer les évidences concernant la majorité, les minorités et leurs médias respectifs.

«Ça fait trois ans que je me bats pour maintenir en vie cette télévision et je crois que ces données démographiques me donnent raison, dit Maria Teresa Calderón. La conclusion me semble évidente: il y a de la place pour le développement de ce marché.»

Faire face au marché gris

Une belle théorie qui ne se vérifie pas encore. Mme Calderón a aidé à lancer TV5, la chaîne francophone internationale, en Amérique latine, dans les années 1990. Elle a commencé à développer le projet de sa télé espagnole québécoise avec ses associés, au tournant de la décennie. Nuevo Mundo Television, «la première chaîne canadienne 100 % en espagnol», comme le dit son slogan, a été mise sur la chaîne 269 de Vidéotron le 13 mars 2007, il y a donc tout juste trois ans pile-poil aujourd'hui.

La chaîne CH (devenue CJNT en 2007) existait déjà. Pionnière de la programmation latino au Québec, lancée en septembre 2001, elle proposait dès son ouverture les émissions Foco Latino et Tele Ritmo. L'offre québécoise en espagnol passait et passe toujours aussi par la télévision par satellite, permettant aux immigrants de garder le contact avec leur société, ou à tout le moins avec leur culture et leur langue d'origine.

Il y aurait 800 000 branchements satellitaires illégaux au Canada. Les abonnés paient par exemple pour obtenir des signaux de diffuseurs américains non autorisés par le Conseil de la radiodiffusion et de la câblodistribution canadienne. Sans compter qu'Internet permettra bientôt l'obtention de n'importe quelle émission en n'importe quelle langue.

«On souhaitait et on veut toujours concurrencer ce qu'on appelle le marché gris, celui des branchements illégaux, dit la présidente. Des milliards de dollars s'y échappent chaque année. Pourtant, nous avons négocié longuement pour obtenir notre licence.»

La programmation (nuevomundotv.com) mêle les propositions d'informations, de magazines et de variétés. «Notre objectif est de produire un maximum d'émissions ici; seulement, nous n'avons pas de financement, alors il faut acheter des productions étrangères, dit la fondatrice. Notre programmation cherche aussi à sortir des clichés sur les Latinos: les narcotrafiquants, la guérilla, les coups d'État, les hommes machos et les mariachis. On essaie de dire: oui, il y a ça, mais il y a beaucoup plus. Nous avons par exemple un téléjournal entièrement culturel qui fait le tour de l'actualité artistique partout en Amérique latine. Nous avons aussi une série qui raconte l'histoire complète de l'Argentine. Il y en a pour tous les goûts.»

À compter de mardi, Nuevo Mundo offrira Sintesis, un résumé complet de l'actualité en Amérique hispanophone produit par la chaîne Telesur, et puis Estudio Bilboard, une série de la chaîne Vme sur les grandes stars latino-américaines de la musique.

El diablo par la queue

En même temps, Nuevo Mundo tend aux néo-Canadiens un miroir de leur société d'accueil. Depuis son lancement, plus de 300 heures ont été produites au Québec, et souvent sur le Québec. Par exemple avec un téléjournal hebdomadaire tourné dans les studios du boulevard Saint-Laurent. Par exemple avec la série Parada de autobus (Arrêt d'autobus), qui permet de découvrir Montréal, son histoire et ses quartiers à partir des transports en commun.

«Notre télé aide à l'intégration, dit la présidente. Elle aide à comprendre les codes et les coutumes du Québec. On a fait 39 épisodes en trois saisons de Parada de autobus. La première saison utilisait un historien de Vancouver qui parlait parfaitement l'espagnol et qui connaissait très bien les quartiers de la ville.»

Depuis cette semaine, la chaîne diffuse aussi les capsules de Didier ze mime, un autre délire télévisuel de ce cher Didier Lucien. Son mime est tout à la fois l'incarnation du génie québécois (soyons généreux et niaiseux) et de la bêtise humaine universelle...

Seulement, tout ceci se fait en tirant «el diablo» par la queue. La compagnie n'emploie plus que quatre personnes (elles étaient 12 au lancement) et fait appel à des bénévoles, dont Maria del Mar Motta, lectrice du journal télévisé local et conseillère publicitaire au Devoir. Les abonnements, payants, demeurent toujours assez peu nombreux. La présidente parle d'un total de «80 000 téléspectateurs». Nuevo Mundo Television a en plus de la difficulté à attirer les commanditaires, les grandes entreprises québécoises étant réputées pour être étrangement frileuses en ce qui concerne la publicité ciblée vers les communautés ethniques.

Propriétaire de dettes

À la blague, Mme Calderón se présente donc comme «la propriétaire des dettes». Elle rappelle aussi le contexte économique difficile dans lequel patauge son entreprise depuis trois ans. «Il y a eu une crise économique mondiale, ce qui n'a pas aidé, évidemment, conclut-elle en promettant de durer encore très longtemps. On pensait aussi que les banques et les compagnies allaient se laisser convaincre facilement, et ça n'a surtout pas été le cas. Par contre, on vient juste de signer un contrat pour une première publicité avec le gouvernement fédéral qui fait la promotion de la page Web destinée aux nouveaux arrivants...»