À propos des «indépendants» - Il n'y a pas que la logique marchande à l'oeuvre

Le Devoir est bien une entreprise indépendante, contrairement à La Presse et au Journal de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le Devoir est bien une entreprise indépendante, contrairement à La Presse et au Journal de Montréal.

Dès le XIXe siècle et encore plus dans la seconde moitié du XXe, des organisations géantes prennent en charge la production des journaux, des livres, de la musique enregistrée, des films, etc. La plupart visent le profit, ouvrant une nouvelle sphère à l'expansion du capitalisme. D'autres existent par suite d'une décision d'un gouvernement, soit dans une logique de service public, soit dans une visée de contrôle idéologique. Mais des villages gaulois résistent aux empires et aux gouvernements et prospèrent. Souvent, ce sont les «indépendants».

En économie industrielle, une entreprise est indépendante si aucune autre entreprise ne la contrôle financièrement. Ordinairement, ce contrôle passe par des droits de vote liés à la propriété d'actions, mais il passe aussi par d'autres moyens, telle la détention de la dette. De ce point de vue, Le Devoir est bien une entreprise indépendante, contrairement à La Presse et au Journal de Montréal. Mais si son imprimeur lui consentait un crédit hors de l'ordinaire, son indépendance pourrait être remise en question par certains (Le Devoir s'en est bien tiré).

Du côté des entreprises publiques comme Radio-Canada, l'État possède bien les moyens juridiques de sa mise en tutelle (pour y montrer des vases chinois, par exemple), mais il peut s'en abstenir parce que la doctrine contemporaine indique qu'un média doté d'une indépendance de gestion sert mieux la société. Cette doctrine ne résiste cependant pas à des situations de crise grave.


Marchés

Revenons aux entreprises privées. La loi du plus fort y règne. Le plus gros profite d'avantages concurrentiels dont, en premier, la capacité d'amortir ses coûts de production sur un plus grand nombre d'acheteurs ou de spectateurs. Si la valeur économique du travail intellectuel et artistique est difficile à établir (loi no 1), les économies d'échelle sont le fondement de l'expansion des entreprises culturelles et journalistiques (loi no 2). C'est pourquoi l'existence du Devoir défie la logique du marché.

L'existence du Devoir nous renseigne sur une autre loi dans le domaine des industries culturelles. À côté des puissants, bien abrités derrière les économies d'échelle, les brevets ou d'autres considérations juridiques ou sociales, surgissent les «indépendants». Le cinéma indépendant est, aux États-Unis, celui des producteurs qui ne font pas partie du groupe des grands studios.

Vue de New York, la production musicale du Québec est celle d'indépendants (par opposition aux majors internationaux), mais, vus du Plateau-Mont-Royal, les indépendants pourraient être les petits producteurs qui ne sont pas membres de l'ADISQ, ou encore tout ce qui ne fait pas partie de Quebecor. Bref, la notion d'indépendance change selon l'époque ou le point de vue.


Autres valeurs

Il peut y avoir un autre motif que l'existence économique en dehors des conglomérats. Ce motif tient à la valeur journalistique, culturelle ou politique des produits. Ce qui existe aussi dans les organisations «convergentes». Les journalistes, les écrivains ou les éditeurs qui produisent pour les conglomérats ont aussi des idées et des valeurs. Dans nos sociétés, dans les domaines intellectuel ou culturel en particulier, certaines entreprises existent parce qu'elles souhaitent mettre de l'avant une mission que la logique économique ne favorise pas.

Elles survivent et souvent prospèrent grâce à leur inventivité et à leur rigueur commerciale. Elles se démarquent par l'adhésion à une idée comme celle du «devoir public» (Le Devoir, 1910). Les magazines Québec Science et Protégez-vous rejoignent de nombreux lecteurs. L'hebdomadaire Le Canada français a aujourd'hui 150 ans et il se veut indépendant et «engagé».

Mais les journaux quotidiens sont des entreprises coûteuses, et rares sont celles qui durent en tant qu'indépendantes. Les indépendants foisonnent cependant dans l'édition de livres et dans le Web. Ce qui peut étonner, c'est qu'il s'agit bel et bien d'éléments dynamiques de ces industries culturelles que plusieurs dénoncent parce qu'elles soumettent l'art et la pensée au pouvoir de l'argent. Il n'y a pas que la logique marchande à l'oeuvre dans les industries culturelles.

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Claude Martin est professeur au Département de communication de l'Université de Montréal. Il s'intéresse particulièrement à l'économie des industries culturelles.