Indépendant, mais à quel prix?

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

«Le journal indépendant: vue de l'esprit ou phare de la démocratie?», c'est le titre d'un colloque qui se tiendra à la Bibliothèque nationale du Québec le 12 mars prochain. Mais c'est aussi l'occasion d'une réflexion sur l'évolution et les transformations que subit la presse, que ce soit au Québec, aux États-Unis ou en Europe. Qu'en est-il de l'avenir de la presse indépendante en ces jours de financement difficile? Marc Raboy et Florian Sauvageau déposent leur analyse.

Nombreux sont les défis qui attendent les journaux indépendants au cours des prochaines années. La crise qui a touché le monde de l'information les a aussi rejoints.


Florian Sauvageau. L'exercice auquel nous convions les participants de ce colloque n'est pas simple. Nous leur demandons d'imaginer l'avenir. À quoi ressemblera le journal indépendant du XXIe siècle? Quel sera son public? Qui en assurera le financement? Et comment peut-on garantir son indépendance?

L'avenir des journaux indépendants ne peut être envisagé sans qu'on jette un regard d'ensemble sur l'avenir de la presse. On a beaucoup parlé de la tourmente financière qui ébranle le monde du journalisme écrit depuis bientôt deux ans, tout comme de l'urgence de trouver un nouveau modèle d'affaires. L'actuel mode de financement des quotidiens (publicité, abonnements, ventes au numéro) ne tient plus la route. On cherche en vain la formule de remplacement.

À mon humble avis, la discussion est mal amorcée. On a mis la charrue avant les boeufs. Avant de chercher de nouvelles façons de vendre son produit, il faut se demander ce qu'il vaut. On s'interroge trop peu sur les types de contenus que les quotidiens de demain devront proposer pour survivre. La «valeur ajoutée», souvent évoquée, est rarement définie. Les journaux font face à une crise financière grave, mais la crise «existentielle» qu'ils traversent est tout aussi profonde.

Marc Raboy. Les journaux indépendants sont au coeur de l'univers de l'information; s'ils n'avaient pas existé, il aurait fallu les inventer. Le défi actuel est de savoir qui va combler la soif des publics pour une information de qualité, dans quelles formes et avec quels comptes à rendre à quel «patron». Autrefois, le journal indépendant était souvent l'affaire d'un individu, ou d'un petit noyau de mordus de l'information, avec une vision sociale, politique ou culturelle. C'est exactement ce qui se produit aujourd'hui avec Internet! Henri Bourassa n'était pas le seul de sa génération à avoir cette ambition et à avoir tenté le coup.

Mais ce qui distingue le journal indépendant — toutes idéologies confondues — c'est le peu, sinon l'absence, de souci de faire des profits. Par ailleurs, il faut bien relativiser ce qu'on entend par «indépendant». Fleury Mesplet, le pionnier de la presse québécoise pamphlétaire, avait un bailleur de fonds important: Benjamin Franklin, du Congrès américain. L'indépendance est toujours à nuancer, ne serait-ce qu'en tenant compte des réseaux sociaux, voire des «causes» défendues — et sachant que les mécènes sont rarement innocents. Cela dit, j'aime mieux un bon journal bien positionné qu'une feuille qui mise sur la neutralité factice et qui ne vise que les ventes.

F.S. Qu'est-ce qu'un journal indépendant? Indépendant de qui? Du pouvoir de l'argent? Selon la définition la plus souvent entendue, un journal est indépendant s'il ne fait pas partie d'un grand groupe de presse soumis, par exemple, aux aléas des fluctuations boursières et aux sautes d'humeur des investisseurs. À ce compte, The New York Times ne serait pas un journal indépendant. On rétorquera que, malgré la présence du groupe NYTimes en Bourse, une famille, attachée au concept de service public, en assure le contrôle et la qualité. Les journaux de jadis qui appartenaient à une grande famille ou à un parti politique étaient-ils plus indépendants que les journaux d'aujourd'hui? Il ne faut pas non plus qu'indépendance rime avec pauvreté. Un journal qui tire le diable par la queue aura du mal à résister aux pressions des annonceurs et autres bailleurs de fonds.

Le journal doit être indépendant. Les journalistes doivent l'être également. Au Québec, depuis les années 1960, le poids croissant (excessif, pour certains) des syndicats de journalistes et les garanties professionnelles qu'ils ont négociées ont donné une grande latitude aux journalistes dans l'exercice de leur métier. Aujourd'hui, la crise remet tout en question. Le contrepoids n'est plus le même et l'indépendance des journalistes risque d'être compromise.

M.R. Il reste deux questions primordiales: quel sera le contenu typique du journal indépendant? Quel sera son modèle organisationnel? Commençons par poser un regard sur les attentes des lecteurs. Selon une récente étude internationale réalisée par le sondeur Angus Reid, 43 % de la population croit toujours que les journaux imprimés présentent une information fiable (par rapport à 50 % pour la radio, 47 % pour l'information en ligne, 42 % pour la télévision et 33 % pour les revues). Au-delà de l'évidence que les gens semblent être assez sceptiques en général devant les médias, les jeux ne sont pas faits, d'autant plus que les médias de réseaux sociaux constituent une source d'information fiable pour seulement 13 % ou 14 % des gens. Autrement dit, le public n'a pas a priori une préférence marquée pour l'un ou l'autre des grands types médiatiques; cela veut dire que les médias traditionnels peuvent bien survivre à condition de s'adapter aux besoins des publics. L'engouement de certains, notamment les jeunes, pour les «nouveaux médias» a plus à voir avec le type d'information qu'on y retrouve qu'avec le support technique. Le journal qui réussira demain est celui qui fournira une information recherchée par une partie significative de la population, tout en offrant de la valeur ajoutée.

F.S. C'est le grand journal de masse, celui qui cherche à offrir de tout pour tous, qui risque d'avoir le plus de mal à tirer son épingle du jeu au cours des années qui viennent. Ce sont les médias de niche qui ont le vent dans les voiles. Quel public particulier le journal indépendant veut-il servir? Quel rôle veut-il jouer dans sa collectivité? «Animer la vie de la cité», c'est peut-être le rôle premier du journal indépendant du XXIe siècle. Le journalisme, dit-on, c'était un cours magistral, c'est maintenant un séminaire ou une conversation. On peut bien le regretter, mais l'époque des journalistes-maîtres à penser est révolue. À l'ère des Facebook et autres Twitter, le journaliste doit apprendre à dialoguer avec le public. Mais cela ne veut pas dire que le journal abandonne son travail de sélection et publie n'importe quoi. Bien au contraire.

Une question reste: le public intéressé à la vie citoyenne est-il suffisant pour faire vivre un journal indépendant et de qualité? Si la demande n'est pas là, l'offre aura beau être abondante, ce ne sera toutefois guère utile. L'éducation à la vie citoyenne et à l'importance de s'informer pourrait bien être une priorité de l'État et une condition essentielle à la survie des journaux, quel qu'en soit le support, sur papier ou sur i-Pad, la tablette électronique.

M.R. Si nous parlons encore du journal indépendant, c'est parce que nous croyons que la qualité de l'information constitue toujours un enjeu social important. Et, s'il s'agit bien d'un enjeu social, il est légitime de se demander si l'État n'y aurait pas un rôle à jouer: pourquoi serait-il légitime d'avoir des politiques publiques sur la radiodiffusion et pas sur la presse? Voilà une question pour un autre colloque... Aux États-Unis, on semble plus ouvert qu'ici à l'idée d'une intervention de l'État: on évoque de nouvelles mesures fiscales, l'usage du droit d'auteur pour empêcher l'accès gratuit aux contenus des journaux dans Internet et même la possibilité de subventions, comme en Europe.

Le plus intéressant, à mon avis, est l'idée d'aider les journaux à se convertir en entreprises à but non lucratif; il y a des cas notables où un tel modèle fonctionne bien, par exemple The Guardian de Londres, propriété d'une fiducie qui dirige toute une brochette de médias britanniques ainsi que d'autres entreprises, dans le but de promouvoir une information libre et indépendante. Ce modèle est très attrayant, d'autant plus que les bénéfices, quand il y en a, sont forcément réinvestis dans le journalisme. Une chose est certaine: il faudra sortir des sentiers battus pour retrouver des journaux indépendants à l'avenir.


En complément d'information: www.visioncritical.com/wp-content/uploads/2010/01/Convergence-in-Action-Vision-Critical-Presentation-at-the-IIC-Conference-10-26-09.pdf
2 commentaires
  • Raymonde Chouinard - Inscrite 10 mars 2010 14 h 58

    L'indépendance journalistique...

    La liberté de presse passe par la liberté d'expression de ses abonnés qui ne doivent pas être confrontés à une ligne de parti mais qui doivent pouvoir bénéficier d'une information objective exempte de toute partisanerie et d'obstruction systématique à l'égard du parti au pouvoir, élu démocratiquement!

    Le Devoir ne doit pas devenir un organe de propagande!

  • Galarneau2 - Abonné 10 mars 2010 18 h 01

    Objectivité?

    Je considère le Devoir comme étant le plus indépendant de nos grands quotidiens. C'est pourquoi j'y suis abonné. On y retrouve de très bons articles et de bonnes analyses. Il s'y passe d'intéressants échanges entre lecteurs et lectrices. Et il y a beaucoup de partisannerie...
    Mais il ne faut pas croire que le Devoir est objectif. Il faut se demander qui sont les propriétaires, quel est le parcours des éditorialistes et des journalistes Il faut évaluer avec quelle genre de nouvelles on fait la une. On ne doit pas se compter des histoires. L'objectivité n'existe pas.