L'indépendance sur papier

Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

La personne interviewée est à New York, alors aussi bien commencer par causer du New York Times (NYT), franchement un des deux ou trois plus fabuleux quotidiens du monde.

Le journal, fondé en 1851, a déjà remporté 98 prix Pulitzer, la plus prestigieuse récompense du journalisme américain. Sa présentation générale a encore été encensée au dernier concours de la Society of News Design, qui lui a remis une de ses trois médailles d'or. Son site Internet est fréquenté par vingt millions de visiteurs par mois et vingt-deux des cinquante blogues les plus lus aux États-Unis lui appartiennent.

Le NYT est donc un excellent journal. Est-ce un journal indépendant pour autant? Sa structure de propriété a été modifiée pour recapitaliser l'entreprise tout en la conservant sous le contrôle de la famille Ochs-Sulzberger.

D'ailleurs, que veut dire l'indépendance dans ce cas? «Aujourd'hui, c'est la pression financière qui met en cause l'indépendance du New York Times, le fait que des investisseurs réclament du rendement pour ainsi dire à tout prix», dit l'interviewé, le professeur Marc Raboy, directeur de Média@McGill, qui co-organise la semaine prochaine (le vendredi 12 mars), à la Grande Bibliothèque à Montréal, un colloque international sur le thème «Journal indépendant: vue de l'esprit ou phare de la démocratie?». L'événement, inscrit dans les commémorations du centenaire du Devoir, est aussi piloté par le Centre d'études sur les médias de l'Université Laval et son directeur Florian Sauvageau.

«Pour moi, un journal indépendant, c'est un journal qui n'est pas obligé de générer des profits ou des rentes à des actionnaires afin de justifier son existence, poursuit M. Raboy. Il y aura toujours quelqu'un, quelque part, pour contrôler les journaux et c'est acceptable de rendre des comptes. C'est l'imputabilité qui assure le lien essentiel entre le journal et son public. Seulement, la crise actuelle, la crise de rentabilité, menace le coeur du système.»

La simple question cache donc une forêt de problèmes. Dès qu'on pose cette notion de l'indépendance et de l'avenir du journal, en surgissent d'autres sur la nature de l'indépendance et la nature exacte des menaces qui confrontent cette valeur suprême. L'avenir de l'industrie de la presse appelle en plus des interrogations concernant le contenu, la distinction d'un média par rapport aux autres, la raison d'être de l'information pour une entreprise et pour une société.

La brochette de personnes invitées pour débattre de ces idées lourdes fait saliver les connaisseurs d'un monde en pleine mutation. Les échanges réuniront notamment Karen Dunlap, présidente et directrice générale du Poynter Institute; l'économiste des médias Robert Picard; John Honderich, président du conseil d'administration de Torstar (qui édite le Toronto Star); la journaliste indépendante Anne Nivet, spécialisée dans le reportage de guerre; Persephone Miel, de l'Université Harvard, qui réfléchit à la réinvention du journalisme et de l'information.

«On ne veut pas dire qu'un journal indépendant est nécessairement meilleur qu'un journal lié à un consortium, poursuit le professeur Raboy. On veut plutôt dire que, quand ça va bien, un journal commercial aussi peut produire de l'information de très grande qualité, mais quand ça va mal, quand un journal ne génère plus de profits, il faut bien trouver des solutions de rechange pour s'assurer de la production d'une information de qualité.»

Marc Raboy souligne alors que le Congrès américain a recommandé il y a quelques mois de favoriser l'émergence de compagnies sans but lucratif pour prendre le contrôle des entreprises médiatiques. «Il faut réfléchir en ce sens pour mettre les journaux à l'abri des contraintes et des pressions, dit-il. Le journal en tant qu'institution, le journal comme mécanique à collecter, à critiquer et à distribuer de l'information, peu importe par quelle entremise, a encore un avenir illustre. Le défi qui se pose, et qui se pose aux démocraties, c'est de trouver le modèle structurel qui permettra à cette institution de perdurer.»

Le Devoir offre un de ces modèles. The Guardian de Londres, un autre merveilleux journal anglophone, a le sien et Liz Forgan, présidente du Scott Trust, qui le contrôle, sera ici vendredi prochain pour en parler. «La raison d'être du Trust est de subventionner The Guardian, qui n'est d'ailleurs pas tout à fait rentable, explique le professeur Raboy. D'autres activités profitables, y compris d'autres journaux, permettent donc de soutenir la production d'une information de qualité.»

Il sera bien sûr question des nouveaux médias, des nouvelles expériences en ligne, des indépendances plus ou moins expérimentales qui cherchent tout autant un modèle d'affaires viable. Ce monde neuf se rattache d'ailleurs au vieux, les plus intéressants nouveaux médias étant souvent des dérivés des anciens. À ce propos, l'excellent site du New York Times sera payant à partir de l'année prochaine...

«Mais nous traitons d'abord et avant tout de l'indépendance des journaux parce que ces médias se retrouvent à la base de la structure d'information, dit finalement Marc Raboy, joint cette semaine à New York. Longtemps, on les a crus invincibles, comme des dinosaures. On se rend compte maintenant de leur fragilité et de leur importance.»
4 commentaires
  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 6 mars 2010 18 h 38

    Un Journal libre synonyme de respect

    Faudrait peut être rappeler qu'un journal non indépendant ce n'est pas seulement un journal qui ne survit qu'en faisant des profits c'est aussi un journal qui appartient à un groupe financier ou industriel qui promeut abusivement les valeurs de la mondialisation anti patriotique et de la libre entreprise sur le plan de ses éditoriaux dont le meilleur exemple se trouve ici au Québec dans le groupe Gesca éditeur de La Presse. Dans un article, il est bon d'écrire avec un point sur le i, dans la question de l'indépendance de la presse, la rentabilité n'est pas seule en cause. Si un groupe comme Québécor informe mal parce que sa mission première est de divertir, d'amuser le lecteur, de proposer le dénominateur commun pour garantir le dit profit. Alors là, c'est d'une presse manipulatrice dont il est question.

    Voilà le type d'exemples parlant qui fait comprendre pourquoi Le Devoir est le journal de qualité ici parce qu'indépendant pour instruire et informer. Un journal indépendant n'est pas neutre pour autant, il est pourvu d'une couleur politique tout au moins celle ci n'est pas défendue par la mauvaise foi plutôt généralement par une série d'arguments bien pesés.

  • Andre Vallee - Inscrit 7 mars 2010 12 h 17

    Notre conscience sociale

    Celle-ci est basée sur la vérité et cette vérité ne peut venir de journaux qui appartiennent à des intérêts particuliers.
    Seul Le Devoir ne répond vraiment à ma confiance. Le Devoir est à notre conscience ce que Desjardins est à nos placements. Les professionnels du Devoir ne trichent pas avec la vérité; les dirigeants de Desjardins ne se sauvent pas avec la caisse.
    Supportons ces deux institutions qui nous appartiennent. J'aurais aimé rajouter la Caisse de dépôts et placements, mais je vais attendre qu'on change de gouvernement.

  • France Marcotte - Inscrite 7 mars 2010 12 h 47

    Indépendance

    "On veut (plutôt) dire que, quand ça va bien, un journal commercial aussi peut produire de l'information de très grande qualité, mais quand ça va mal, quand un journal ne génère plus de profits, il faut bien trouver des solutions de rechange pour s'assurer de la production d'une information de qualité" dit le professeur Raboy. Mais une information de qualité est-elle nécessairement indépendante? La question que je me pose est: est-ce qu'un journal commercial peut équitablement laisser place en ses pages à des idées qui contredisent les valeurs sur lesquelles son existence comme entreprise commerciale repose? "...le Congrès américain a recommandé il y a quelques mois de favoriser l'émergence de compagnies sans but lucratif pour prendre le contrôle des entreprises médiatiques." Il me semble que se serait là une manière efficace d'en assurer l'indépendance.

  • reporter - Inscrit 7 mars 2010 18 h 26

    Journal independant

    Selon moi, iln'existe aucun journal, ni ecrit, electronique ou autre qui soit independant. Pourquoi? Parce que l'argent c'est le nerf de la guerre, ou si voulez l'air "respirable pour qu'un journaliste puisse faire son travail (generalement un tres bon travail).

    La-dessus, je souhaite longue vie a tous les medias d'informations quels qui soient.