Médias - Tissu nerveux

L'une porte le voile, l'autre aussi. Les jeunes Québécoises Asmaa Ibnouzahir et Geneviève Lepage sont liées par leur foi musulmane et un bout de tissu, ce foulard qui les coiffe et les distingue pour le meilleur et pour le pire. Les deux forment une paire attachante, brillante et éclairante dans l'excellent documentaire Mes soeurs musulmanes, lancé aux Rendez-vous du cinéma québécois la semaine dernière, présenté à Télé-Québec ce lundi 8 mars, Journée internationale des femmes.

Il n'y a rien d'innocent et tout se tient. Le documentaire a été réalisé par Francine Pelletier, cofondatrice de la revue La Vie en rose, féministe bien connue. «La maison de production Les Films de l'Isle m'a approchée en décembre 2004 au moment où s'enflammait le débat sur la charia en Ontario et du meurtre crapuleux de Theo Van Gogh à Amsterdam, explique-t-elle. Il y avait un sujet et il y en avait un pour la femme féministe de mon âge.»

Les deux premiers projets sur l'islam et la radicalisation des jeunes depuis le 11-Septembre ont été refusés. Finalement, la proposition s'est organisée autour de la façon dont ces deux femmes concilient leurs convictions religieuses et la vie moderne, mais aussi comment renaît le sentiment religieux dans nos sociétés réputées laïcisées, pour ne pas dire postreligieuses.

Le ton est neutre, détaché, très respectueux. D'autant plus que toute la parole est laissée aux protagonistes voilées. «On m'encourageait à les regarder avec mes yeux de femme féministe, explique encore Mme Pelletier. On m'encourageait à les planter, ce que je n'ai surtout pas voulu faire. Je me suis aussi vite rendu compte que la religion est un sujet qui nous laisse pantois. Au Québec, à cause de notre passé et de la rupture de la Révolution tranquille, nous sommes finalement très mal équipés pour comprendre un phénomène religieux. J'avais donc le choix entre les ridiculiser et les comprendre; j'ai choisi de les comprendre en leur laissant toute la place.»

Ce qui ne manque pas de piquant non plus. Les répliques deviennent parfois truculentes. Comme quand Geneviève Lepage explique pour une énième fois ses choix symboliques et vestimentaires. «Des fois, le monde me demande: "Pourquoi t'as besoin de te cacher?", raconte la nouvelle convertie. Je leur dis: "Et toi, pourquoi t'as besoin de montrer tes boules à tout le monde?" Dans l'islam, il n'y a pas de tabou avec la sexualité. Elle s'exprime entre un homme et une femme mariés. Toutes les autres formes sont condamnées: le concubinage, l'homosexualité. Il n'y a pas de limite. C'est juste d'avoir un cadre.»

Un peu plus tard, Asmaa se baigne tout habillée, avec son voile. Une autre scène délirante pour les critiques de la religion montre les deux jeunes croyantes en dispute amicale au sujet de la façon de prier. Faut-il lever le doigt? Comment placer ses bras? Geneviève en beurre alors épais pour Ismaa. «C'est ma scène préférée, raconte la réalisatrice. On comprend l'importance des règles et à quel point il est important de ne pas s'y conformer dogmatiquement.»

Au total, ce travail a permis à Francine Pelletier, au départ «allergique et agressée» par le foulard, de faire beaucoup de chemin. «Je suis maintenant capable d'accepter que des femmes le portent sans être soumises ou nounounes. La première leçon du féminisme concerne la possibilité de disposer de son corps à sa guise. Je suis obligée d'arriver à ce constat. Cela dit, comme les deux femmes du film, je fais une différence entre le foulard, le niqab et la burqa. Il y a un refus de faire partie de la société avec ces deux derniers cas, un refus qui m'apparaît intolérable. Ce n'est pas seulement de la piété: c'est de la politique et du fondamentalisme odieux.»

Mme Pelletier n'a donc pas du tout défendu le droit de porter le niqab cette semaine quand a surgi le cas d'une étudiante complètement voilée et sectaire au cégep Saint-Laurent. «Il ne faut pas tolérer les intégrismes, conclut-elle. Mais il ne faut pas être hypocrites non plus. Il faut se regarder soi-même. Je fais remarquer que les députés ont voté à l'unanimité de ne pas retirer le crucifix de l'Assemblée nationale. Dans ce contexte, chacun a droit à ses signes religieux raisonnables...»