Médias - L'emo-journalisme, ça vous dit quelque chose?

La mère de la patineuse artistique Joannie Rochette est morte quelques jours avant le début des compétitions pour la championne canadienne. Une très triste histoire. Quand le chroniqueur Réjean Tremblay en a parlé cette semaine dans La Presse, au début de la semaine, il a commencé par raconter la mort de sa maman à lui et surtout ses effets sur sa propre personne.

«Cette peine profonde qui m'aurait libéré, je ne l'ai jamais vraiment ressentie», a-t-il écrit dans une chronique intitulée «Pleure, Joannie, pleure». «Pour des raisons qui m'échappaient et que je suis allé trouver des mois plus tard. Mais je sais maintenant que la peine, vaut mieux qu'elle soit lourde, qu'elle nous baigne. Tout de suite. Ça aide à guérir.»

Et alors? L'idée n'est surtout pas de dénigrer le chagrin d'autrui, ni celui de Mme Rochette ni celui de M. Tremblay. Seulement, il faut bien se demander comment on en est arrivé là et ce que veut dire ce glissement dans le tout-à-l'émotion de l'information dont le chroniqueur-blogueur Patrick Lagacé a fait une spécialité.

Le philosophe Jacques Ellul posait le problème autrement en parlant de la littérature contemporaine hypernombriliste. Il observait que, si on se désintéressait autrefois des cors aux pieds de Flaubert, on pourrait bien ne pas se soucier des larmes de nos Balzac contemporains plus ou moins médiatisés.

«L'émotion n'est pas un problème: c'est un fait, c'est une réalité de l'être humain», commente la professeure Josette Brun, du Département d'information et de communication de l'Université Laval. Elle enseigne l'écriture journalistique mais ne juge pas des textes de professionnels en particulier. «On ne doit donc pas évacuer l'émotion. On peut même accepter certaines manifestations émotives spontanées, surtout en direct. Par contre, quand ça devient une façon de faire et peut-être un calcul pour manipuler le public et hausser les cotes d'écoute, ça peut poser un problème.»

Les collègues américains de la professeure Brun ont forgé le terme «emo-journalism» pour décrire ce genre de plus en plus populaire. Un mot pour la chose. À l'origine, l'emo (pour emotional) est un sous-genre musical du punk hardcore. Le stéréotype réduit la production à l'exagération dramatique des émotions. Le chanteur emo, maigrichon, pleurniche et s'époumone, la couette au vent.

Par analogie, l'emo-journalism a d'abord désigné la couverture de l'ouragan Katrina, en 2005, par Anderson Cooper. Le reporter-vedette de CNN avait alors multiplié les déclarations d'émoi et de désarroi. Il en a rajouté en couvrant la tragédie haïtienne, où il a été beaucoup imité.

Jusqu'au kitsch

L'emo-journaliste ne dit pas simplement «j'ai vu ceci», en s'exprimant au «je», comme le voulait le new journalism des années 1960. Il ajoute: «j'ai ressenti ceci et cela», puis: «j'ai tremblé ici» et «j'ai pleuré là». Le reporter devient alors la nouvelle, au moins en partie. C'est moins la réalité que sa perception sentimentale et sa relation émotive au réel qui forme le sujet du reportage. Avant, au mieux, le sujet filtrait l'objet; maintenant, au pis, le sujet devient l'objet, le sujet et surtout son intimité, ses réactions, ses émotions, jusqu'au plus larmoyant, jusqu'au kitsch.

La professeure Brun souligne alors que le plus souvent la description suffit. «Le reportage fait appel à l'affectif, mais par la description», dit-elle en soulignant qu'elle a passé son dernier cours, avec ses étudiants, à analyser des textes de journaux québécois maîtrisant très bien cette technique d'écriture objectivante. «Le reporter ne s'y met pas du tout en scène comme dans l'emo-journalism. Il n'exprime pas ses propres émotions et, pourtant, chaque reportage est très émouvant. La plupart du temps, une bonne description des gestes, des expressions, des décors, suffit amplement. En Haïti, est-ce qu'un reporter doit dire qu'il se sent triste de voir 10 000 cadavres? Ils sont là et les décrire semble assez. Le journaliste est un témoin. S'il prend part à l'événement qu'il couvre, comment peut-il jouer son rôle?»

Cela dit et bien dit, Mme Brun établit des différences entre le reportage et la chronique, par exemple, la seconde permettant davantage de mise en scène de soi. «Dans une chronique, l'émotion au "je" a sa place, dit la professeure. Dans un reportage, il me semble essentiel de conserver une certaine distance, une neutralité. Il faut alors remettre en question le mélange des genres. Je me demande finalement à quel prix se fait ce glissement. Cette tendance à mélanger le reportage et l'émotion va-t-elle affecter la crédibilité du journalisme? En quoi, par exemple, est-ce si utile par rapport à l'essentiel, qui consiste à témoigner et à relayer l'information?»
1 commentaire
  • Jean-Pierre Le Grand - Abonné 2 mars 2010 10 h 16

    Quand il y a trop-plein, les débordements sont inévitables

    "Nous sommes les analphabètes du sentiment", disait un personnage de d'Ingmar Bergman, dans "Scènes de la vie conjugale", je crois. On a longtemps reproché aux journalistes l'impassibilité apparente qui allait de pair, pensait-on, avec l'objectivité. Puis on a constaté que l'objectivité réelle n'existait pas. Parallèlement, les gens ont commencé à exprimer davantage leurs émotions au quotidien. Une scène comme celle qu'on vue mercredi dernier à Vancouver, avec une aréna entière en larmes aurait été impensable il y a 25 ans. Alors aujourd'hui, on commence à pouvoir exprimer nos émotions en public, collectivement. Un langage est peut-être en train de se créer. Bien sûr qu'il y aura des débordements. Là où cela pose problème, c'est quand il y a complaisance ou manipulation. en général, on peut se fier à notre instinct pour les déceler, comme dans certains exemples donnés ci-haut. Par contre, pouvoir vivre nos émotions dignement, même en public, est une libération. Le tout, c'est de rester vrai mais c'est moins facile qu'on le pense.