Cent ans de Tribune

Le Devoir a 100 ans. On le sait. Mais La Tribune aussi est centenaire, plus jeune d'à peine quelques semaines par rapport à son grand frère montréalais. Le Devoir naît le 10 janvier. La Tribune, le 21 février.

À l'époque, la démographie des Eastern Townships se modifie profondément. Sherbrooke compte plusieurs journaux anglophones (le Daily Record existe toujours), mais aucun quotidien pour desservir les francophones de plus en plus nombreux, drainés vers l'est et le sud par le chemin de fer liant Montréal à Portland.

Le Henri Bourassa de Sherbrooke s'appelle Jacob Nicol. Il achète l'atelier d'imprimerie du News et lance son affaire. Dès son numéro initial, le premier quotidien français de ce coin d'Amérique affiche ses couleurs: libérales et d'obédience catholique.

«Jacob Nicol est un protestant francophone, mais il va épouser l'Action catholique», explique le journaliste André Laroche, coordonnateur d'un cahier spécial revenant sur le centenaire du journal, inséré mercredi dans une édition spéciale de 224 pages tirée à 100 000 exemplaires. «La Tribune est libérale, mais aussi au service des idées de l'évêché catholique. Elle appuie par exemple les luttes contre le capitalisme et même le corporatisme anglophone. Ce journal a réalisé de grandes couvertures de conflits de travail très durs.»

Le tirage de 5000 exemplaires culbute pour frôler les 40 000, en semaine, dans les années 1970. L'entreprise de presse devient donc elle-même très profitable et permet à M. Nicol de bâtir un petit empire médiatique régional comprenant aussi L'Événement et Le Nouvelliste, des stations de radio, une chaîne de télé.

Les journaux sont vendus à Paul Desmarais de Power Corporation en 1955. «Une nouvelle période faste va suivre, résume M. Laroche. Les investissements permettent d'acheter de nouvelles rotatives, d'informatiser le journal. Les abonnements grimpent à 50 000 vers la fin des années 1980.»

Le quotidien appartient toujours au Groupe Gesca, qui aurait cherché à s'en débarrasser avec six autres titres (sauf La Presse) l'an dernier. La crise des médias frappe là aussi, mais un certain déclin avait commencé il y a une vingtaine d'années pour La Tribune. Les bureaux régionaux ont alors été fermés à Drummondville, à Thetford Mines et à Victoriaville. Le tirage oscille maintenant autour de 35 000 exemplaires la semaine.

«Nous ne sommes pas à l'abri de la crise, mais comme journal régional, nous sommes moins affectés, dit le rédacteur en chef Maurice Cloutier. Nous avons un marché régional et de la publicité régionale. Notre lectorat n'a pas baissé et nous sommes même en légère progression de ce point de vue depuis cinq ans.»

Bref, La Tribune, monopolistique en plus, a trouvé sa «niche», selon le nouveau mot d'ordre des médias. «Nous sommes très heureux de bénéficier de notre contexte, ajoute M. Cloutier en renversant la proposition: finalement, ce milieu aussi peut se compter chanceux d'avoir son journal. «Le rôle de La Tribune, résume-t-il, c'est de faire circuler l'information dans la communauté.»

Par ses articles et ses éditoriaux, le journal a par exemple favorisé le développement de l'autoroute 10 dans les années 1960 et la modernisation de l'usine de Domtar à Windsor dans les années 1980. Il demeure à l'avant-poste pour surveiller le parc du Mont-Orford, un temps menacé de privatisation et toujours en attente d'un plan gouvernemental. Toutefois, le rédacteur en chef refuse de caractériser la ligne éditoriale du centenaire. «On ne souhaite pas s'enfermer dans une étiquette particulière», dit-il.

La salle de presse compte toujours une trentaine de journalistes, qui renégocient leur convention collective depuis quelques semaines. Ceux de La Presse, le navire amiral du Groupe Gesca, ont goûté à la dure médecine des compressions l'automne dernier.

«La survie d'un journal régional repose sur sa couverture régionale par une équipe très forte, dit André Laroche, également porte-parole syndical à ses heures. Chaque média a ses problèmes. La télévision régionale n'a souvent pas de place dans les bouquets de câblodistributeurs. La radio se montréalise. Dans ce contexte, un journal régional joue son rôle quand il couvre la région à fond. Nous pouvons être agaçants en mettant notre nez à certains endroits. En même temps, je suis persuadé que bien des régions aimeraient avoir un journal comme La Tribune pour animer leur vie démocratique.»