Borduas et les médias

Comparer Camus et Borduas? Enfin, comparer le traitement médiatique de la commémoration de leur disparition il y a exactement un demi-siècle?

Ce serait déraisonnable, évidemment. Le Prix Nobel mondialement célèbre pour avoir «mis en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes» a droit à ces Niagara d'éloges, d'hommages et de productions dérivées relayées par une infinité de médias depuis quelques semaines. Camus est mort le 4 janvier 1960, dans un accident de la route.

Et Borduas? La disparition du peintre-pamphlétaire, nationalement célèbre pour avoir «fait commencer le Canada français moderne», comme l'a écrit l'essayiste Pierre Vadeboncoeur, n'est à peu près pas soulignée dans les médias et les appareils de médiation culturels d'ici. Le «saint laïque» (une autre idée de Pierre Vadeboncoeur, lui-même disparu la semaine dernière) est mort à Paris le 22 février 1960, victime d'un malaise cardiaque.

Il y a de notables exceptions. La galerie Lacerte de Québec et le Club des collectionneurs du Québec présentent ce week-end et jusqu'à lundi, jour du 50e, l'événement Paul-Émile Borduas, automatiste et visionnaire, autour d'une vingtaine d'oeuvres et de trois conférences. Dimanche soir, Artv programme une soirée Borduas liant deux documentaires exceptionnels: Les Enfants de Refus global de Manon Barbeau et Le Peintre Paul-Émile Borduas, de Guy Viau, où témoignent les proches, membres de la famille et élèves, mais aussi Borduas lui-même. Ce film-hommage a été réalisé en 1962, à l'occasion de la première rétrospective présentée au Musée des beaux-arts de Montréal.

Un point aveugle

«Borduas est mort à Paris en 1960 dans une quasi-indifférence», explique le professeur Gilles Lapointe, de l'UQAM, spécialiste de cet artiste et de cette période de l'histoire de l'art. «Il n'y avait qu'une dizaine de personnes aux funérailles, dont Gaston Miron. L'expo de 1962 a déclenché une sorte de choc collectif. Les milieux intellectuels comme les gouvernements et les médias ont alors constaté que le Québec avait ostracisé un artiste important. Des émissions de télévision très intéressantes ont alors permis de le faire découvrir.»

Les automatistes eux-mêmes utilisaient les outils de diffusion, de médiation de leurs oeuvres et de leurs idées. Refus global demeure un manifeste canonique de l'avant-garde. Le poète-dramaturge Claude Gauvreau a écrit d'innombrables textes dans les journaux et les revues. Les quotidiens publiaient régulièrement des critiques sur les grandes expositions du mouvement. Au Devoir, le critique Noël Lajoie publiait même des extraits de ses échanges épistoliers avec Paul-Émile Borduas.

Et puis après? Les commémorations collectives de l'automatisme s'organisent souvent autour des anniversaires liés au manifeste Refus global. Au cinquantième de celui-là, en 1998, Le Devoir dirigé par Lise Bissonnette a par exemple publié deux gros cahiers spéciaux. Seulement, même dans cette perspective, il n'y a pas de quoi pavoiser.

«Le manifeste lui-même est refoulé, poursuit le professeur Lapointe. Comment se fait-il que 50 ans plus tard le manifeste ne soit toujours pas republié? Le texte est disponible, mais le manifeste n'a pas été réédité depuis les années 1970. Le Québec commémore donc périodiquement un point aveugle. C'est très étonnant.»

En ligne

Pauvre Borduas! Ses restes ont été rapatriés dans les années 1980 pour être enterrés à Saint-Hilaire. Lui, l'athée, qui avait tant pesté contre «la tuque et le goupillon», a subi une messe catholique...

Les nouveaux médias permettent de corriger le tir, un peu. Le texte du manifeste se retrouve en ligne sur plusieurs sites (dont memoireduquebec.com). La notice du peintre sur Wikipédia a été un peu bonifiée depuis quelque temps, en tout cas épurée de ses plus grossières erreurs.

Mieux encore, l'Institut de recherche en art canadien Gail et Stephen A. Jarislowski de l'Université Concordia propose en ligne un catalogue raisonné, «toute la production authentifiée» de l'artiste (borduas.concordia.ca). La base de données, munie d'un moteur de recherche, permet de retrouver et de consulter des notices sur les oeuvres.

Seulement, pour l'instant et pour des raisons de droit d'auteur, le grand travail n'inclut pas de reproductions, ce qui est quand même mal luné pour les arts visuels. Les références indiquent tout de même des liens vers des images appropriées.

Comme au Canada la protection légale tient pour 50 ans après la mort du peintre, ce défaut d'illustration sera en partie corrigé à compter de 2011. Il faudra tout de même payer les droits de reproduction photographique et considérer qu'ailleurs dans le monde les droits d'auteur tiennent généralement pour 70 ans.

«Chaque génération s'approprie Refus global avec sa perspective et ses outils de médiation culturelle, dit finalement le "borduologue" Gilles Lapointe, qui n'aime toujours pas cette appellation incontrôlée. Les examens et les lectures les plus récentes mettent par exemple l'accent sur les préoccupations écologiques dans le manifeste.»