Anecdotes et mots d'amour

Les amis du Devoir se sont présentés en solo, en groupe ou en famille pour échanger entre eux et avec ceux qui chaque jour confectionnent leur journal préféré. L'un d'eux, Jean-Marie Messier, s'est présenté avec un accusé de réception de l'abonnement de son oncle datant du 7 janvier 1910, un document qui a fasciné toute la rédaction.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les amis du Devoir se sont présentés en solo, en groupe ou en famille pour échanger entre eux et avec ceux qui chaque jour confectionnent leur journal préféré. L'un d'eux, Jean-Marie Messier, s'est présenté avec un accusé de réception de l'abonnement de son oncle datant du 7 janvier 1910, un document qui a fasciné toute la rédaction.

Une atmosphère conviviale teintée d'une douce euphorie, des lecteurs plus que fidèles et de l'amour. Beaucoup d'amour. Ils ont été plus d'un millier de partout au Québec à venir célébrer hier les 100 ans du Devoir au marché Bonsecours, en rencontrer les artisans et manifester leur soutien indéfectible à l'indépendance du quotidien qu'ils ont appris à aimer et ont lu au cours de ses cent années d'existence.

Heureux de célébrer un centenaire, tous les lecteurs avaient de petites anecdotes à raconter, des histoires personnelles comme autant de déclarations d'amour aux artisans de «leur» Devoir. «Je suis venu, car on ressent une certaine affection pour le journal, et venir ici, c'est une façon de rendre hommage à ses journalistes et de leur dire à quel point on les aime», a dit Jérémie Tapiero, Parisien d'origine, lecteur du quotidien depuis qu'il est arrivé au Québec il y a environ quatre ans.

Tout comme la leur qui dure depuis 40 ans, Angèle Fradette et Maurice Leblanc vivent aussi une histoire d'amour avec Le Devoir, qu'ils lisent tous les jours depuis tout ce temps. «Vous êtes notre drogue du matin», a lancé Mme Fradette en tendant à la journaliste ce qui ressemblait à un petit «joint» roulé serré confectionné à partir de l'un de ses articles du Devoir. «Je le lis parfois à la fin de la journée et je m'en garde aussi pour le vendredi. Je le relis, le feuillette, j'en découpe les articles que j'envoie à mon neveu qui travaille à Victoria», souligne la joyeuse lectrice.


Des exploits et des miracles

Saint-Élie-de-Caxton, Rivière-du-Loup, Gatineau, Valleyfield... Les lecteurs curieux, jeunes et moins jeunes, sont venus des quatre coins du Québec pour saluer leur ami fidèle. D'autres pour enfin mettre un visage sur des signatures. «Je suis venue voir ma famille, vous. Vous nous êtes précieux», a lancé Monique Lalancette, en parlant des journalistes et des artisans du Devoir. Alors qu'il était un jeune immigrant de France, étudiant à l'Université Laval, Jean Amiaud avait été séduit par le caractère sérieux et indépendant du journal. «Je tenais à venir aujourd'hui pour voir les journalistes. On fait tous partie de cette même communauté spirituelle, et là on a un contact physique, presque charnel, avec Le Devoir», a-t-il dit.

De père en fils, de mère en fille, d'aïeuls à petits-enfants, la tradition de la lecture du Devoir s'est transmise au fil des ans avec respect et grande fierté. Retraité de l'enseignement en histoire, Jean-Claude Hudon, âgé de 80 ans, est abonné au Devoir depuis 50 ans. «J'ai commencé à le lire durant mon cours classique. On n'avait le droit de lire que Le Devoir ou L'Action catholique», a raconté le vieil homme. Présente à cette célébration du centenaire, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, se rappelle avec bonheur les grandes discussions qu'elle avait avec son grand-père tout en lisant Le Devoir.

Infirmière à la retraite, Margot Verdy dit à la blague lire Le Devoir «depuis près de 100 ans». N'empêche, lire le journal doit l'aider à rester jeune, puisque tous les jours, beau temps mauvais temps, elle gravit la côte devant chez elle jusqu'au magasin de son village pour acheter «son» Devoir, qui n'est malheureusement pas livré à la porte à Saint-Fabien-sur-Mer. «J'aime Le Devoir, je ne m'ennuie jamais en le lisant. Il parle de tous les sujets que j'aime», a lancé la pétillante dame.

Sylvain Cormier, journaliste musical et grande plume du Devoir, a reçu un beau témoignage d'amour qui lui est venu d'un lecteur de la banlieue parisienne, fana de la musique traditionnelle québécoise devenu son ami au fil des ans. Séduit par la plume et les propos de notre journaliste, ce professeur de chimie s'est mis à l'appeler pour discuter chansonnette québécoise. «Il a commencé à lire Le Devoir alors qu'il était étudiant. Il devait aller toutes les semaines à la Délégation du Québec à Paris pour le lire. Même si c'était avec une semaine de retard», raconte le journaliste.

Entre autres exploits, un miracle... ou presque. Jean-Marie Messier s'est présenté au marché Bonsecours avec l'original d'un reçu d'abonnement au Devoir appartenant à son oncle datant... du 10 janvier 1910. «Mon oncle a assisté à la fondation du Devoir en haut du marché central à Saint-Hyacinthe», a raconté l'homme, visiblement fier de son artefact. Un autre lecteur s'est vanté d'avoir notamment conservé la copie originale du Devoir du 16 novembre 1976, au lendemain de l'élection du Parti québécois.


Toujours pertinent après 100 ans

Au fil des années, Le Devoir s'est transformé et les lecteurs l'ont suivi. Lors d'un séjour à Paris en 1978, l'ancien député péquiste Daniel Turp avait été bien peiné de ne pouvoir trouver Le Devoir dans les kiosques. Maintenant, où qu'il soit, il le lit sur son iPhone. «Dans les milieux politiques en France, les gens apprennent à connaître le Québec à travers Le Devoir», a dit M. Turp en avouant être de mauvaise humeur lorsqu'il constate que «son» Devoir n'est pas à la porte au petit matin. «Je garde le souvenir de journalistes rigoureux et informés.»

La rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau, qui s'est dite touchée et émue par tant de déclarations d'amour des lecteurs, se réjouit de constater que le journal occupe toujours une place centrale dans la vie de tant de Québécois. «Je suis touchée. Ça nous donne de l'enthousiasme pour continuer. Nos lecteurs trouvent encore 100 ans plus tard qu'on est pertinents, qu'on ne vit pas dans le passé», a-t-elle déclaré.

De quoi réchauffer les coeurs en cette froide matinée d'hiver. Le directeur du journal, Bernard Descôteaux, l'a d'ailleurs relevé à sa manière en se demandant à quoi pouvait bien penser Henri Bourassa pour avoir fondé le journal en plein mois de janvier, à une époque où une simple tempête de neige aurait pu ruiner la sortie des premiers exemplaires. «Aujourd'hui, c'est une fête, une fête qui nous donne beaucoup de chaleur», a dit M. Descôteaux en rendant hommage aux artisans du Devoir, mais surtout aux lecteurs, sans qui «notre travail n'aurait aucun sens», a-t-il noté. «Serons-nous là un autre cent ans?», a-t-il demandé tout haut, avant de donner une réponse qui semblait sans équivoque: tant que le lecteur sera là, il y a de l'espoir.