1910 - Henri Bourassa crée Le Devoir pour combler un vide dans l'offre d'information

La rédaction du Devoir, rue Notre-Dame
Photo: Archives Le Devoir La rédaction du Devoir, rue Notre-Dame
La mise en page serrée à double tour répartit les rares et maigres titres dans les oreilles, et même dans ce recoin appelé «cheval» par les anciens typographes, ces prolétaires lettrés engloutis depuis par les mutations technologiques. Surtout, à la une de ce numéro 1 vendu un sou, en ce lundi 10 janvier 1910, il y a un billet intitulé Avant le combat, signé par le fondateur du journal, Henri Bourassa.

«Comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes, annonce le directeur. Le Devoir appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.»

Bien dit, Henri! Le monsieur de très bonne famille, petit-fils de Louis-Joseph Papineau, avait ses défauts, immenses, connus, datés, une misogynie rampante, une forme de fanatisme papiste. Il avait aussi d'immenses forces, une plume acerbe, une langue aiguisée, une volonté indéfectible de diffuser ses idées et ses valeurs, y compris par l'entremise d'un journal nationaliste, catholique et néanmoins indépendant.

Nationaliste

«Henri Bourassa est nationaliste», reprend Dominique Marquis, professeure au département d'histoire de l'UQAM, spécialiste de l'histoire culturelle du Québec et plus particulièrement de l'histoire de la presse québécoise au XXe siècle. «Mais pas nationaliste au sens où on l'entend maintenant, pas du tout même. Il prend la défense du Canada contre l'Empire britannique, une idée forte depuis la guerre des Boers, à la fin du XIXe siècle. Il veut davantage de respect des droits fondamentaux des Canadiens français, cofondateurs du pays.»

Il se publie alors huit quotidiens à Montréal. La métropole du Canada, joyau de la Couronne de l'empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, compte quatre journaux dans la langue de Sa Majesté Edward VII, qui mourra le 6 mai 1910: The Montreal Herald, The Montreal Daily Witness, The Montreal Star et The Gazette, qui a déposé hier son bilan. Trois feuilles de langue française se disputent le lectorat, Le Canada et La Patrie, toutes deux disparues, et La Presse. Il y a même un quotidien publié en yiddish, le Kanader Adler. La ville compte un peu plus d'un demi-million d'habitants et, à elle seule, La Presse vend près de 100 000 exemplaires quotidiennement.

Bref, c'est l'âge d'or. L'idée d'en rajouter dans ce marché encombré paraissait presque aussi saugrenue alors qu'elle le serait aujourd'hui. «Ce n'est pas une idée spontanée, explique la professeure Marquis. On peut faire remonter sa genèse à 1904, alors qu'apparaît Le Nationaliste, l'organe de la ligue nationaliste du Canada, une organisation politique qui prend aussi la défense du pays contre l'Empire britannique et des droits des Canadiens français.»

L'hebdomadaire du dimanche emploie de jeunes journalistes, dont Olivar Asselin et Jules Fournier. «C'est un journal d'opinions et Bourassa est leur mentor. Seulement, lui-même trouve qu'un journal quotidien serait plus approprié.»

Catholique

L'évêché catholique n'en pense pas moins et examine la possibilité de créer son propre organe, comme il en existe un dans la capitale depuis 1907, L'Action catholique, propriété de l'Action sociale catholique, qui relève de l'évêché de Québec. «Mgr Bruschési, l'archevêque de Montréal, juge que La Patrie et La Presse ne respectent pas assez les principes de l'Église, dit encore Mme Marquis. Ils font la publicité du cinéma naissant. Ils étalent les faits divers en une. Quand Henri Bourassa arrive avec son projet, l'évêque saute donc sur l'occasion. Par contre, Bourassa exige de conserver son indépendance éditoriale et financière tout en recevant l'appui moral de l'archevêché.»

La formule de la non-ingérence et de la non-indifférence pourrait s'appliquer. La distance relative permet au Devoir d'obtenir le soutien indirect de l'Église, qui encourage les communautés religieuses à s'y abonner. Le très beau documentaire L'Héritage des trappistes d'Oka, diffusé jeudi soir prochain à la télévision de Radio-Canada, montre que les cisterciens lisent encore religieusement le quotidien qui «fait ce que doit».

«L'Église connaît très bien la propagande et demeure parfaitement consciente du pouvoir des médias, explique la professeure Fernande Roy, également du département d'histoire de l'UQAM, elle-même spécialiste des idéologies. Un pape parle de la presse comme de la "reine du monde". Pie X dit aussi: "Aux écrits, opposons les écrits." Henri Bourassa a retenu ces leçons.»

Indépendant

Le journal se veut aussi sur le modèle du «quality paper» américano-britannique. Fernande Roy souligne l'importance de la structure de propriété qui boulonne cette indépendance, la majorité des parts appartenant au directeur, qui les refile au suivant (ou à la suivante). «Le Devoir a souvent fait ce qu'il voulait, ou presque, jusqu'à cette dérive spirituelle du directeur dans les années 1930, dit-elle. L'indépendance se manifeste également dans les excès.» Faut-il vraiment rappeler les honteuses dérives antisémites?

La professeure Roy ajoute que, si les journaux du XIXe siècle étaient très marqués par les idées et les idéologies, ceux du XXe siècle naissant cherchent à fidéliser et à augmenter leur lectorat en informant objectivement et en divertissant. «La presse d'information est axée sur la nouvelle, explique-t-elle. Henri Bourassa, lui, veut encore faire un journal d'opinions, un organe de combat. D'une certaine façon, en choisissant cette voie, il se particularise déjà fondamentalement. Seulement, Le Devoir vient s'insérer dans un marché où il doit tenir compte de la nouvelle réalité. Pour durer, il va donc devoir un peu faire comme tous les autres tout en développant son créneau.»

Ces choix se payent par la précarité. Le journal passe le chapeau auprès des notables. La structure de soutien des Amis du Devoir est mise en place quelques années à peine après la fondation (elle s'active encore dans le cadre des célébrations du centième). Le quotidien de 1910 a d'ailleurs l'habitude de célébrer périodiquement sa survie, parfois miraculeuse, un autre signe qui ne trompe pas. «Dès le cinquième anniversaire et puis régulièrement, le journal rappelle qu'il résiste, affiche sa victoire contre les sceptiques en quelque sorte, conclut la professeure Roy. Les intellectuels aussi célèbrent sa survie. Il y a eu plus de colloques et de publications sur ce journal que sur n'importe quel autre du Québec, et le centième va en rajouter...»

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