Informer, une passion qui ne se dément pas

 Le directeur du Devoir, Bernard Descôteaux, a lancé les festivités du centième anniversaire du quotidien de la rue de Bleury hier, en trinquant avec toute son équipe, avant les célébrations officielles du 10 janvier.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le directeur du Devoir, Bernard Descôteaux, a lancé les festivités du centième anniversaire du quotidien de la rue de Bleury hier, en trinquant avec toute son équipe, avant les célébrations officielles du 10 janvier.

Essuyer les foudres d'un premier ministre, les menaces de fiers-à-bras, talonner la concurrence avec les moyens du bord: travailler au Devoir, c'est parfois plus qu'écrire l'histoire avec un grand H. De l'époque d'Henri Bourassa à aujourd'hui, le métier au quotidien n'a jamais été un «job» comme les autres. De toutes générations, les journalistes qui ont façonné ce journal unique y ont vécu mille péripéties. Entre exploits et anecdotes cocasses, bienvenue dans les coulisses du Devoir.

«Tout le monde dehors!» Ce mot d'ordre, on l'a entendu plus d'une fois au 430 de la rue Notre-Dame, dans les locaux vétustes où Le Devoir a eu pignon sur rue de 1924 à 1972. Les locaux du journal abritaient à cette époque les journalistes à l'étage et, au deuxième, la fourmillante salle des typographes et ses machines bruyantes. «Les machines étaient tellement vieilles que ça surchauffait à l'occasion. Quand on voyait les typos s'enfuir par l'escalier, on savait qu'il y avait le feu en haut et que c'était pour nous le temps de sortir», raconte Gilles Marcotte, journaliste au Devoir de 1948 à 1955, longtemps professeur à l'Université de Montréal.

On l'a dit jusqu'à plus soif, Le Devoir n'a jamais roulé sur l'or. Mille fois promis à une mort lente, le quotidien d'Henri Bourassa est sans cesse retombé sur ses pattes. Jusqu'à aujourd'hui, il a gardé dans son ADN cette faculté de faire face à l'adversité. Ce qui lui vaut peut-être d'ailleurs de résister à la grande débandade qui afflige maintenant la presse écrite.

Cette simplicité volontaire forcée n'a souvent eu d'égal que le dévouement de ses employés qui, au jour le jour, ont participé à son étonnante longévité. Pour la cause ou par amour du métier, on s'y est fait généreux, voire missionnaires. «Mon père travaillait au Devoir, mais avec huit enfants, il devait avoir deux ou trois autres jobs pour arriver», soutient Nicole Carmel, petite-fille du comptable Arthur Lefebvre, engagé par Henri Bourassa en 1924.

Au petit bonheur la semaine

Dès la fondation, on boulonnait dur au Devoir, mû par un esprit de famille, malgré des salaires de misère. Henri payait ses journalistes au mérite, ajoutant de 50 cents à un dollar pour un article bien tourné. «Pourquoi portez-vous votre casquette sur le côté de la tête?», demanda un jour le fondateur à un jeune messager. «Monsieur Bourassa, quand on travaille au Devoir, c'est tout ce qu'on peut se mettre de côté», avait rétorqué le jeune employé. Renée Rowan, première femme à être embauchée par Le Devoir, en 1943 par le directeur Georges Pelletier (1932-1947), se rappelle qu'il fallait parfois attendre le retour des camelots avec le fruit de la livraison du samedi pour que les salaires soient versés aux journalistes.

«Comme je sortais de l'école de secrétariat, j'avais exigé d'être payée 15 $ la semaine, comparativement à 12 $ pour les journalistes, ce qui en faisait rager plusieurs», dit en rigolant celle qui a passé plus de 40 ans au Devoir.

Le jour de la paie, les enveloppes allaient aux plus nécessiteux, aux chefs de famille d'abord, puis aux célibataires. «Il y avait un côté paternaliste au Devoir. Le jour où mon premier enfant est né, Gérard Filion m'a consenti une augmentation de 5 $ par semaine, ce qui me donnait 50 $», se souvient Guy Lamarche, entré à 20 ans au Devoir en 1955.

À l'époque, Le Devoir ébranlait les colonnes du temple et, payé ou pas, on s'y bousculait pour participer au bouillonnement des idées qui a servi de tremplin à la Révolution tranquille. «On se percevait comme des parties prenantes d'une action journalistique. On y apprenait la démocratie, on faisait trembler le pouvoir. C'était un privilège de travailler là», relance M. Lamarche, qui a poursuivi sa carrière à Radio-Canada.

Malgré les planchers vermoulus des locaux de la rue Notre-Dame et les effluves d'encre et de plomb qui flottaient dans l'air, on rigolait ferme à la rédaction. Solange Chalvin, engagée en 1953 comme secrétaire d'André Laurendeau, se souvient que les textes étaient à l'époque déposés dans la «souris», une boîte en bois qu'on hissait par une ficelle à l'étage des typographes. «Pour vous dire l'état des lieux: un jour, dans cette boîte, il y avait une vraie souris qui trottinait», se remémore Mme Chalvin. «Il y avait de l'atmosphère et des jurons bien sentis quand les textes n'arrivaient pas à temps», raconte-t-elle.

À l'heure de tombée, les vieilles Remington et Underwood remises en état mitraillaient le papier et, sans compter les heures, on s'attelait à demeurer le guide de la «conscience canadienne-française». «On rigolait. Il y avait une fraternité. On était heureux d'être là où de grandes luttes se menaient», se souvient Gilles Marcotte.

Sous le règne de Gérard Filion (1947-1963), une ambiance familiale soudait la salle. Il n'était pas rare que le directeur relève ses manches pour se joindre à une partie de balle molle avec ses journalistes et organise des repas familiaux. Durant le lock-out des typographes en 1955, on a même vu Filion voiturer un des grévistes soir et matin. Après le trajet, chacun partait de son côté: Filion passait les lignes et l'autre sortait sa pancarte du coffre pour se joindre au piquet de grève.

L'expression «Le seul journal au monde!» est d'ailleurs devenue une seconde devise au Devoir, rendue célèbre par un chef de pupitre hébété par les mille revers vécus dans ce quotidien.

«Un journal canaille, puant et cancéreux»

Les grandes luttes que mena Le Devoir ne se firent pas sans coup férir pour les jeunes journalistes qui allaient au front. Travailler pour ce journal, ça signifiait encaisser les coups de gueule quotidiens du «Cheuf», comme l'a appris à ses dépens Guy Lamarche, expulsé manu militari en 1958 d'une conférence de presse, dans un épisode qui a marqué les annales (voir le cahier du 100e). Duplessis, qui qualifiait Le Devoir de journal «canaille, putride, puant et cancéreux», ne se gênait pas pour semoncer ses émissaires en pleine conférence de presse.

«Une fois où Duplessis donnait un discours, raconte Lamarche, un grand taupin s'est présenté dans le hall où étaient les journalistes et a regardé tout autour en lançant: "Le gars du Devoir est-tu là?" Quand je suis parti, des enveloppes d'argent ont été distribuées à tous les autres journalistes», dit-il.

Si les Mario Cardinal et Marcel Thivierge ont aussi essuyé les injures du roi nègre, Jean-Pierre Charbonneau, attaqué en pleine salle de rédaction, a survécu au tir du crime organisé. D'autres ont subi les pressions de l'Église ou de mafieux du monde municipal. «Pendant le débat sur l'interruption de grossesse, des partisans antiavortement m'ont envoyé de l'argent. C'était une façon peu subtile de tenter de nous dire quoi écrire sur ce sujet», note Renée Rowan.

La corruption qu'on pourfendait à la une du Devoir avait des échos quotidiens à la rédaction, où l'on tentait parfois littéralement de «graisser» la patte des journalistes avec des livres de beurre ou du fromage! «Quand des enveloppes étaient glissées dans les dossiers de presse, la règle était de renvoyer l'argent sur-le-champ. La seule exception fut un énorme chaudron que le directeur dut garder, car cela coûtait trop cher de le renvoyer à l'expéditeur!», ajoute Mme Rowan.

Le journal étant teinté par la forte personnalité de ses flamboyants directeurs (et directrice), ses journalistes ont souvent été les témoins de moments épiques. Des menaces d'explosion provoquées par les discours anticonscription d'Henri Bourassa aux batailles verbales de Gérard Filion avec Duplessis, plusieurs boutades proclamées en pleine salle ont fait histoire. «Docteur, vos erreurs sont au cimetière, alors que les nôtres, on peut les corriger dans le journal du lendemain», avait lancé Filion à un médecin, directeur de la Fondation des amis du Devoir, qui craignait les impacts d'une manchette assassine sur les finances du journal.

Faire plus avec moins

Sous le règne de Claude Ryan (1964-1978), la rigueur intellectuelle de celui qu'on surnommait le «pape de la rue Saint-Sacrement» n'avait d'égal que sa parcimonie proverbiale quant aux dépenses du journal. Plusieurs ex-journalistes en gardent des anecdotes savoureuses. Notamment Gilles Lesage, à qui son patron avait rendu visite sur la colline parlementaire pour l'inviter au restaurant. À peine assis, M. Ryan s'est empressé d'offrir une boisson à son nouveau correspondant et a commandé au serveur: «Une bière, s'il vous plaît. Avec deux verres.»

Il n'était pas rare que le directeur du Devoir, dont la ferveur religieuse était notoire, envoie ses journalistes en reportage coucher au presbytère. À Solange Chalvin, dépêchée à Québec pour couvrir une commission parlementaire, il avait suggéré: «Faites comme moi, allez coucher au YMCA!»

Cette frugalité imposée, les journalistes de toutes les époques y ont goûté à divers degrés. Voyages sur le pouce, à bicyclette ou à leurs propres frais: Stéphane Baillargeon, aujourd'hui affecté à la couverture médiatique, se rappelle avoir couvert à vélo la venue du pape Jean-Paul II à Toronto, logeant dans l'autocaravane d'un collègue garée dans le stationnement d'un presbytère de la Ville reine.

Qui a dit que la nécessité était la mère de l'invention? On ne compte plus les tacots empruntés à des amis et les «pouces» offerts par des con-currents pour se presser au lieu d'une affectation éloignée. Toute la crise d'Oka de l'été 1990 a été rapportée sans voiture ni téléphone cellulaire par notre collègue Caroline Montpetit, qui dictait chaque jour ses textes au téléphone depuis une résidence située à deux pas des barricades.

Pierre Cayouette, aux commandes du pupitre principal dans les années 1980, se souvient d'avoir dû couvrir seul un incendie survenu en soirée dans les locaux de La Presse. «J'étais seul au journal, responsable du pupitre, sans journaliste. J'ai dû fermer à clé la porte du Devoir. Je suis allé sur place faire une entrevue avec le directeur de l'information. De retour, j'ai rédigé mon texte, je l'ai mis en page, et j'ai continué à faire le journal!»

Débrouillardise, polyvalence, ténacité ont toujours été au nombre des critères officieux d'embauche d'un journaliste au Devoir. Sans compter tous les autres.

À l'ère des typographes, le dernier entré devait participer à la fermeture du journal «dans le plomb», se souvient Guy Lamarche. «Il fallait écrire en rafale, apporter le texte à l'atelier, où on coupait des textes à la dernière minute. Pour ça, il fallait pouvoir lire à l'envers sur le plomb.» Un exercice à haut risque, à l'origine de plusieurs coquilles savoureuses, raconte-t-il. «Après avoir couvert un discours du cardinal Paul-Émile Léger qui était un peu "kid Kodak" à l'époque, je me suis retrouvé avec une manchette qui titrait "Le cardinal Paul Smile Léger". Je n'ai jamais su si c'était vraiment accidentel!»

Fais ce que dois, et plus encore

En plus des grandes plumes qu'a vu défiler Le Devoir, plusieurs figures inconnues ont marqué profondément sa trajectoire. Impossible de parler du Devoir sans évoquer la dynastie Lefebvre, la famille d'Arthur et sa nombreuse descendance, dont huit membres sur trois générations travaillèrent au journal. Embauché à 19 ans comme caissier par Henri Bourassa, Arthur Lefebvre, éminence grise des finances, a quitté Le Devoir à 79 ans, en 1984, après 60 ans de carrière.

Durant la célèbre affaire «Pax» Plante sur le scandale de la corruption policière à Montréal, sa fille, Jeanne, raconte qu'Arthur, en fidèle serviteur, devait se rendre chaque jour pour Le Devoir dans un lieu tenu secret, une arme sous le gilet, changeant son trajet pour éviter d'être suivi. «Il y avait un seul numéro de téléphone pour le joindre en cas d'urgence, que seule ma mère connaissait. Il ne fallait surtout pas lui poser de questions. Il est mort avec bien des secrets», dit-elle. Travailler au Devoir, ce fut parfois se dévouer corps et âme pour un journal que plusieurs souhaitaient réduire au silence. Par tous les moyens.

Mais au milieu des combats, il y eut aussi dans ce journal de belles histoires d'amour. À commencer par celle d'Arthur, qui y rencontra Blanche, téléphoniste, la maria, eut six enfants, dont Jeanne Carmel, employée à la comptabilité pendant 32 ans, et Paul, pressier pendant environ 10 ans. Au décès de Blanche, Arthur s'éprit de sa soeur, Antoinette, la nouvelle téléphoniste, qui lui donna deux autres enfants. Une de ses filles, Pauline, y fit la rencontre de son mari, Rolland Royer, qui se dévoua aux abonnements pendant environ 20 ans. À la fin des années 1970, les petits-enfants prirent la relève, avec l'arrivée de François aux petites annonces et de Nicole Carmel à la comptabilité, récemment retraitée après 32 ans de loyaux services. À lui seul, le clan Lefebvre et consorts a cumulé près de 200 années d'ancienneté au Devoir. Chapeau!

«Le Devoir, on l'avait dans l'sang!», dit Jeanne Carmel.
3 commentaires
  • bernard bujold - Inscrit 9 janvier 2010 08 h 42

    Quebecor sauva la vie au Devoir...

    J'ai lu les différents articles soulignant le centenaire du journal LeDevoir et je suis surpris et un peu triste de constater qu'aucune mention n'a été faite à l'égard de l'appui financier de Pierre Péladeau et de son entreprise Quebecor envers le quotidien Le Devoir.
    J'ai été l'adjoint au président de Quebecor de 1991 à 1997 et régulièrement le dossier du Devoir revenait sur notre table de travail. Nous étions l'imprimeur et bien souvent notre position de créancier principal faisait en sorte que Péladeau avait en quelque sorte le droit de vie ou de mort sur le quotidien Le Devoir. Pierre Péladeau ne lisait pas Le Devoir et il s'en moquait ouvertement pour ses articles qu'il considérait trop intellectuels mais il ne voulait pas être celui qui aurait provoqué sa mort.
    Entre 1991 et 1997, Pierre Péladeau était le propriétaire des deux plus grands quotidiens au Québec, Le Journal de Montréal et le Journal de Québec. À cause de son succès avec ses propres journaux, Pierre Péladeau considérait avoir une dette morale envers les Québécois et c'est pour cette raison qu'il a toujours refusé d'être le créancier qui aurait été responsable de la mort d'un journal comme Le Devoir. Aujourd'hui en 2010, Le Devoir fête ses 100 ans et il est probablement le quotidien québécois dont la solidité financière est la meilleure de tous, en particulier meilleure que celle des deux quotidien de Quebecor...
    Je trouve cependant triste et ingrat de la part du Devoir que l'on ne pas salue le rôle significatif qu'a joué l'ex-magnat de la presse que fut Pierre Péladeau. Il faut savoir être reconnaissant envers ceux qui nous appuient et surtout ceux qui nous sauve la vie lorsque nous sommes au bord du précipice. Malheureusement, la reconnaissance ne semble pas être la marque de commerce du quotidien fondé par Henri Bourassa!
    Bernard Bujold www.LeStudio1.com

  • Suzanne Larin - Inscrit 9 janvier 2010 11 h 09

    Informer, une passion qui ne se dément pas.

    Nous avons lu avec intéret l'historique des Cent ans du Devoir
    Bravo ,Bravo Isabelle...passionant..
    Félicitations !
    Suzette et Yves

  • Bernard Gervais - Inscrit 9 janvier 2010 18 h 41

    Des journalistes dévoués !

    Ainsi, le journaliste Stéphane Baillargeon aurait couvert à vélo la venue du pape Jean-Paul II à Toronto pour les Journées de la Jeunesse (je me souviens d'ailleurs très bien de ses reportages sur ce sujet) et couché dans une caravane lors de la tenue de cet événement !

    Pour que M. Baillargeon et d'autres journalistes du Devoir acceptent parfois de travailler dans des conditions aussi frugales, il faut qu'ils soient vraiment dévoués à leur journal et c'est très beau.

    Je ne suis pas sûr que les journalistes des autres quotidiens accepteraient d'en faire autant !