L'éducation dans une société en mutation - Gardien d'école

Marie-Andrée Chouinard Collaboration spéciale
L'ancien patron du Devoir, Claude Ryan, fut ministre de l'Éducation dans le gouvernement de Robert Bourassa.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L'ancien patron du Devoir, Claude Ryan, fut ministre de l'Éducation dans le gouvernement de Robert Bourassa.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Sitôt fondé, Le Devoir dévoile l'importance qu'il accordera aux questions d'éducation, souvent intimement liées à des enjeux politiques. Le débat enflammé que soulève en Ontario l'abolition de l'enseignement en français dans les écoles élémentaires publiques irrite dès le premier souffle du journal le fondateur Henri Bourassa, qui fait de cette question de protection des droits des minorités francophones en terrain scolaire un de ses principaux chevaux de bataille.

Accablant constat? Cent ans plus tard, le quotidien doit encore garder l'oeil ouvert sur ce type de querelles, qui marient les affaires scolaires et la bataille linguistique. La Cour suprême du Canada vient tout juste d'invalider la loi 104, imaginée par le Québec pour mettre fin au subterfuge des écoles-passerelles et protéger sa Charte de la langue française de tout détournement. Le Devoir s'est offusqué de cette décision unanime des hauts magistrats.

Scolariser les francophones

Au moment où naît Le Devoir, le réseau scolaire québécois est dominé par le clergé, il tente de scolariser les francophones, dont le niveau d'éducation est piètre au sein du Canada, et mise sur le développement fulgurant de ses écoles techniques dans une société en pleine mutation industrielle. Les débats sur la gratuité scolaire et la création possible d'un ministère de l'Instruction publique, centralisateur, n'enchantent guère le directeur Bourassa, qui exprime en mars 1910 ses craintes de voir ces réformes permettre aux sectaires de «mettre la main sur tout le régime et le personnel de l'enseignement public et d'imposer l'école sans Dieu». L'école gratuite serait «une arme aux mains de l'État contre le droit de l'Église et des parents».

Cent ans plus tard, la déconfessionnalisation des écoles est chose du passé. Le projet de loi 118, qui a consacré en 2000 la fin du statut confessionnel des écoles, propose l'entrée en scène d'un nouveau cours d'éthique et de culture religieuse, en lieu et place de la religion à l'école. Des parents inquiets grincent des dents et mènent quelques cavales juridiques. Le Devoir, en 2009, y décèle «une profonde méconnaissance des finalités de ce cours, qui n'ambitionne aucunement de produire de jeunes prosélytes, mais vise plutôt la compréhension de plusieurs religions, inscrites dans notre culture et celle du monde». En 100 ans, l'eau a coulé sous les ponts.

Soutenir les institutrices

L'école d'Émilie Bordeleau n'a pas existé qu'au petit écran. Le Devoir, préoccupé du bas salaire des institutrices, épouse leur cause. Dans un éditorial destiné à appuyer des revendications relatives à la hausse de la caisse de retraite, Omer Héroux écrit en décembre 1910 un texte percutant intitulé «Crevez de faim!» Il vilipende l'administration libérale de Lomer Gouin pour sa pingrerie envers ces femmes. «Ils finiront par détendre les cordons de cette bourse qui s'ouvre si facilement pour récompenser les domestiques zélées et qui reste obstinément fermée devant les réclamations des parias de l'enseignement; ils finiront, sous la poussée de l'opinion publique, par rendre justice à celles qui peinent et qui souffrent.»

L'éducation a fourni d'autres moments forts au journal: sous le pseudonyme de Candide, l'éditorialiste André Laurendeau livre en 1959 un texte intitulé «Le joual» dans lequel il s'inquiète de «l'effondrement que subit la langue parlée au Canada français». «Tout y passe», écrit-il, s'alarmant du charabia émis par les jeunes. «Les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boitent, la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être canaille... [...] Une conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappements gutturaux.»

Ce texte eut un effet immédiat. Un frère mariste écrivant lui aussi sous un pseudonyme — Jean-Paul Desbiens de son vrai nom, le frère Untel pour la postérité — répondit à Laurendeau. Suivit un échange épistolaire, ciblant entre autres la qualité du système d'enseignement, et qu'accueillit Le Devoir en ses pages, connu aujourd'hui sous Les Insolences du frère Untel. Peu après, Gérard Filion, directeur du journal, publie un ouvrage de réflexion critique sur l'éducation — Les Confidences d'un commissaire d'école. Cela le mènera tout droit à la vice-présidence de la commission Parent, qui marqua un virage révolutionnaire en éducation.

Cette commission d'enquête sur l'éducation est ardemment souhaitée. Laurendeau écrit, le 15 novembre 1960: «Nulle tâche ne nous apparaît plus difficile à réussir — mais en même temps plus urgente.»

Pour un ministère

De 1960 à 1964, Le Devoir exerce donc une veille constante sur les travaux de cette commission, dont l'ampleur est considérable. Ils donneront naissance au ministère de l'Éducation, autour duquel les discussions ont été laborieuses. «Un tel ministère est une nécessité pratique, quelle que soit la philosophie de l'éducation. Cela l'est en particulier dans un État où l'éducation est en pleine progression, pense Le Devoir. [...] Il y a une urgence, sinon les réformes ne pourront être réalisées.»

Paul-Gérin Lajoie occupe en 1964 le premier le poste de ministre de l'Éducation. Vingt ans plus tard, c'est l'ancien directeur du Devoir, Claude Ryan, qui accepte cette fonction sous le gouvernement de Robert Bourassa.

L'éducation demeure donc une préoccupation du Devoir, qui laisse, jusqu'à ce jour, un large espace de sa couverture journalistique de même que sa page éditoriale au développement des nombreuses réformes auxquelles le réseau de l'éducation se livre inlassablement, jusqu'à la toute dernière, produit des États généraux sur l'éducation de 1996.

En octobre 1996, la directrice du Devoir d'alors, Lise Bissonnette, en souligne les forces — «La grande force de ce rapport, celle qui lui survivra et servira de référence à l'avenir, est le puissant et constant rappel de la première mission d'un système public d'éducation: la poursuite de l'égalité des chances» — et les faiblesses — «Les États généraux ont cependant failli à une tâche essentielle, celle de proposer à l'école québécoise un redressement radical de ses programmes et un relèvement de leur niveau.» Les réformes scolaires passent, mais Le Devoir demeure, de même que son vif intérêt pour l'accès à l'éducation.
1 commentaire
  • Linda Bosse - Inscrit 9 janvier 2010 14 h 04

    À quand une position claire en faveur des écoles publiques...?!

    Je lis Le Devoir depuis plusieurs années. Quand Le Devoir prendra-t-il partie en faveur de l'école publique? Quand vos journalistes présenteront-ils l'école publique comme étant une école "Full intéressante, Full passionnante, Full cool!!!!"? J'en rêve...!

    C'est toute la société, avec les médias en tête, qui mène nos jeunes tout droit vers le décrochage. C'est très facile de mettre toute la responsabilité sur le dos des écoles publiques et de leurs enseignants... Quand allons-nous cesser, comme société, de se laver les mains face à l'avenir de nos jeunes? C'est notre responsabilité à toutes et à tous! À commencer par les médias...

    Il n'y a pas si longtemps, j'envoyais un courriel à plusieurs médias d'information leur présentant des projets des plus intéressants réalisés par des jeunes du secondaire, avec comme titre: "Et si l'on commençait à parler des bons coups des écoles publiques!" La seule réponse que j'ai reçue est celle-ci: "Nous prenons bonne note de votre commentaire, mais vous comprendrez que dans ce dossier nous ne pouvons prendre position..." Quelle farce! Quotidiennement, les médias prennent position en ne présentant que ce qui va mal dans les écoles publiques et tout ce qui est extraordinaire dans les écoles privées.

    C'est drôle, j'ai une adolescente à la maison qui fréquente une école secondaire publique et qui adore l'école!!! Elle a des amis et amies qui adorent aussi l'école!!! Pourquoi? Parce que dans cette école, il y a des projets intéressants qui passionnent les jeunes et qui les poussent à s'investir, à se responsabiliser. Pourquoi les médias ne parleraient-ils pas de ce genre de projets, il y en a dans toutes les écoles publiques?

    Lors de la soirée des toges, dans cette école, j'ai vu les jeunes se lever pour ovationner leurs enseignants. Pourquoi les médias ne parleraient-ils pas de ce genre d'événement?

    Tant et aussi longtemps que l'on transférera toutes les responsabilités de l'éducation de nos jeunes sur le dos des seuls enseignants, quelle que soit la pédagogie utilisée (réforme ou non), nos jeunes continueront à décrocher. Tant et aussi longtemps que nous présenterons l'école publique comme étant "Full poche", les jeunes continueront à penser que l'école ne leur servira à rien.

    N'oublions pas que les jeunes apprennent par l'exemple, par la répétition, qu'ils répètent ce que nous leur enseignons et qu'ils finissent par devenir ce que nous leur répétons sans cesse... Rappelons-nous les principes de base en psychologie: lorsque nous disons régulièrement à un enfant qu'il est niaiseux, qu'il ne comprend rien, qu'il ne sera jamais capable d'apprendre, etc... Cet enfant aura si peu confiance en lui, qu'il finira par devenir ce qu'il a entendu toute son enfance. Comme société, c'est ce que nous sommes en train de faire à nos écoles publiques, à nos jeunes et à leurs enseignants.

    Nos jeunes ont effectivement besoin qu'on les valorise, mais qu'on valorise aussi leurs écoles qui est, ne l'oublions jamais, leur premier lieu d'appartenance après la famille...!

    Quand Le Devoir présentera-t-il les bons coups de nos écoles publiques?

    Présidente du Conseil d'établissement d'une école secondaire publique