De 1970 à 1978 - «Il faut choisir celui qui ouvre davantage la porte sur l'avenir»

Gilles Lesage Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les événements d'octobre 1970 ne furent pas, tant s'en faut, la seule bataille du Devoir, du «pape de la rue Saint-Sacrement», comme on le surnomme, à la suite du déménagement du journal en 1972. Contre les visées centralisatrices et les manoeuvres grossières de Trudeau envers le Québec, Ryan ne lâche pas prise; il fait revivre, en vain, le noble idéal des «deux nations» brandi par ses trois prédécesseurs.

En matière d'enseignement et de langue, Claude Ryan est en faveur d'une vigoureuse promotion du français, mais sans porter atteinte aux prérogatives des anglophones. Il morigène de belle manière les atermoiements de Bourassa quant au patronage, au crime organisé, aux folies olympiques du maire Drapeau. Et le reste est à l'avenant, sans peur et sans reproche, même envers les centrales syndicales qui font la pluie et le beau temps.

Encore de la magouille

Janvier 1972. Comme il l'avait fait vingt ans auparavant avec Pax Plante et Jean Drapeau (vilipendé désormais pour sa folie des grandeurs et ses mégalomanies), le quotidien talonne à nouveau la pègre et la police. Cette fois, c'est un jeune diplômé en criminologie, Jean-Pierre Charbonneau, qui rue dans les brancards et que Ryan réussit avec patience à harnacher. Comme en 1950, les dossiers sont différents, certes, mais aussi accablants quant à la moralité publique à Montréal.

Comme Bourassa en 1910, Filion en 1950, Ryan tonne: «Après avoir régné longtemps sans opposition, le roi-maire de la métropole voit maintenant son pouvoir lui glisser entre les mains. [...] Naguère contesté quant à son style de gouvernement et à sa conception de la démocratie, M. Drapeau est aujourd'hui remis en question sur le terrain même qui lui servit naguère de tremplin pour ses premiers triomphes. Voilà où conduisent l'autocratisme et le culte du mystère en politique.»

Octobre 1973. Ryan appuie encore Bourassa, contre l'avis de ses éditorialistes, Jean-Claude Leclerc et Laurent Laplante.

La tentation... de l'avenir

Ryan jouit d'un pouvoir énorme, même auprès des ministres de Bourassa. Mais il est aussi fortement contesté: il n'est pas assez nationaliste aux yeux de plusieurs, qui se demandent si Le Devoir est encore le quotidien de promotion et de combat dont les Québécois ont besoin. La revue Maintenant, en janvier 1974, publie un dossier accablant en ce sens, juste avant que les ténors péquistes (René Lévesque, Jacques Parizeau, Yves Michaud) ne lancent leur quotidien, Le Jour. Sur le coup, il semble y avoir menace. Ryan en profite pour renforcer un peu sa maigre équipe d'information, notamment dans les capitales. Mais Lévesque et les séparatistes eux-mêmes boudent les sermons partisans et Le Jour agonise juste avant que le PQ ne prenne le pouvoir.

Mais les griefs contre le «pape laïque» ont la vie dure. Souvent anonymes, ils remettent en question son conservatisme et son refus de partager ses responsabilités, alors qu'il prétend être «un homme d'équipe». En février 1978, peu après son départ vers le PLQ, la revue L'Actualité publie un dossier de Benoît Aubin intitulé «Le Père Ryan, ou la tentation du pouvoir». «Ryan est un courtier en pouvoir, prétend un ancien journaliste, anonyme. Le luxe, la richesse, le prestige — Mercedes à la Roger Lemelin (NDLR: alors p.-d.g. de La Presse) — le laissent froid. Mais il a de l'ascendant sur les hommes qui exercent le pouvoir. C'est ça qui lui importe.»

Novembre 1976. Stupeur en Laurentie. Selon son habitude, le directeur du Devoir développe son syllogisme — thèse, antithèse, synthèse — avant les élections québécoises. «Élire un gouvernement libéral, ce serait réaffirmer l'adhésion des Québécois au fédéralisme, mais ce serait aussi enliser davantage le Québec dans la stagnation politique et dans des jeux mesquins d'équilibrisme qui sont aux antipodes de la vraie politique. Ce serait accréditer la politique de ceux qui croient qu'on peut encore gagner des élections par le recours à la peur...»

Ryan n'est évidemment pas d'accord avec la souveraineté-association prônée par Lévesque, fût-elle saupoudrée d'étapisme à la Claude Morin. Il relève de nombreuses carences et déficiences du PQ, qui demeure fortement un parti de professeurs. «Mais en contrepartie de ces faiblesses, le PQ a de nombreuses qualités qui le rendent apte à aspirer au pouvoir.» Entre les risques des uns et des autres, conclut Ryan, le mot d'ordre s'impose: «Il faut choisir celui qui ouvre davantage la porte sur l'avenir.»

Le PQ l'emporte. Le lendemain, d'après Le Devoir, c'est d'abord un vote de rejet du gouvernement libéral, devenu synonyme d'impuissance, d'ambiguïté et de laxisme administratif. En revanche, se réjouit Ryan, «ce choix exprime, par-dessus tout autre facteur, la perspective de confier les affaires du Québec à une équipe neuve, intègre et munie de compétences abondantes et diversifiées».

Un an plus tard, à son corps défendant, après avoir dit non, Ryan succombe à la tentation de la politique, en prévision des affrontements les plus exigeants qui s'annoncent pour le Québec. Il veut proposer aux libéraux une troisième «voie constitutionnelle» modérée, entre le fédéralisme centralisateur et l'indépendantisme périlleux. «De toutes les formes d'action, écrit-il le 10 janvier 1978, la politique est en effet — après le service de la religion pour les croyants — la plus universelle et la plus importante par son objet, la plus exigeante et, de nos jours, la plus décisive.»

Comme Filion et comme Laurendeau avant lui, il est happé, aspiré par ce qu'il n'a cessé de prêcher aux autres pendant quinze ans. On connaît la suite.

Pour la suite...

Nommé rédacteur en chef fort tardivement par Ryan, Michel Roy assure l'intérim pendant trois ans, avec honneur, dignité et intégrité. Au référendum de mai 1980, dans le droit fil qui va de Bourassa à Ryan, il se prononce pour le Non à Lévesque, tandis que ses trois collègues de l'édito, Lise Bissonnette, Michel Nadeau et Jean-Claude Leclerc, disent Oui au mandat général de négocier avec Ottawa.

Journaliste de coeur et d'esprit, associé aux multiples combats du Devoir depuis plus de vingt ans, Roy jouit de la confiance de tous les artisans. De multiples manières (avec la persuasion et le tact que pratiquait aussi Laurendeau auprès du rude Filion), il a adouci les angles abrupts et les aspérités de Ryan envers sa prétendue «équipe». Sans cette inlassable finesse, les conflits auraient été plus nombreux et plus graves entre un pape austère et intraitable et ses ouailles, de plus en plus réticentes au fil des années difficiles.

Le moment venu, pourtant, les administrateurs répètent le même stratagème qu'en 1947 et en 1964. Au lieu de confier la direction du quotidien à un journaliste compétent et chevronné, ils invoquent des motifs futiles et font appel à un néophyte, historien et professeur à McGill. Jean-Louis Roy arrive, Michel Roy s'en va à La Presse. Cinq ans plus tard, le directeur cède à son tour aux sirènes libérales.

Pour la quatrième fois depuis 1947, le conseil d'administration écarte un autre brave et valeureux intérimaire, aussi journaliste de grande envergure, Paul-André Comeau. La fragile barque encore en pleine tourmente, il la confie plutôt à un autre profane, Benoît Lauzière, directeur général du collège Maisonneuve. Il faudra attendre l'été 1990 pour que, de guerre lasse et à l'usure, le radeau en perdition soit finalement confié à deux matelots audacieux: Lise Bissonnette et Bernard Descôteaux. Avec eux, il y a virage en épingle, tournant intrépide.

Aggiornamento, rue de Bleury, depuis vingt ans

Je me suis attardé aux sept premières décennies de cette noble aventure par devoir de mémoire. Car ceux qui ont créé, soutenu et animé cet «organe» irremplaçable, de 1910 à 1980, ne sont plus là pour en faire le bilan. Celles et ceux qui ont pris la relève depuis trente ans sont toujours parmi nous. Au moment de souffler les traditionnelles cent bougies de la fête, ils sont bien capables, sans mon modeste hommage, de faire état de leurs idéaux, projets, échecs et réussites. Car Le Devoir, mort et enterré bien des fois, selon la rumeur trompeuse, survit et revit sans cesse, malgré tout.

Gilles Lesage