De 1956 à 1963 - Une province pas comme les autres

Gilles Lesage Collaboration spéciale
Jean Lesage en compagnie de René Lévesque, en septembre 1962
Photo: Archives Le Devoir Jean Lesage en compagnie de René Lévesque, en septembre 1962

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 1956, un numéro spécial contre Duplessis est publié sous le thème: «Un État provincial en train de se désagréger». Quant à la vente à vil prix du minerai de fer de l'Ungava, Laurendeau décrète: une affaire d'or pour les Américains. Un marché de dupes pour nous.

Et encore: aux riches, Duplessis enlève les taxes, aux pauvres, il fait payer une taxe spéciale pour faire instruire leurs enfants!

D'accord avec Duplessis quand il s'agit de protéger ou de récupérer le «butin» du Québec, Le Devoir le pourchasse pour à peu près tout le reste, surtout aux élections de 1956, où l'immoralité politique atteint un sommet scandaleux. Le Devoir commente: «La population est prête à pardonner les faiblesses et les scandales pourvu qu'elle mange bien et qu'elle s'amuse.»

Abrupt, Filion ne mâche pas ses mots. Un jour, il tonne: «C'est vrai que le Québec n'est pas une province comme les autres. Elle est juste un peu plus stupide!»

Scandale!

Mais on n'a encore rien vu, lu plutôt. Grâce au flair de Filion, Pierre Laporte fait éclater, au début de juin 1958, le scandale du gaz naturel. Huit ministres et cinq conseillers législatifs ont commis sans vergogne ce qu'on appelle aujourd'hui un délit d'initiés en spéculant sur les actions de la Corporation de gaz naturel du Québec. Stupéfaction. Duplessis tonne et fulmine, ses ministres ruent dans les brancards. Le Devoir écope, y compris ses recrues, Mario Cardinal et Guy Lamarche, envoyés en renfort de Laporte auprès d'un gouvernement aux abois. «Vous êtes une bande d'écoeurants», crie le ministre Antoine Rivard.

«Je n'ai pas le temps de lire un journal canaille, puant, putride et cancéreux, renchérit Duplessis... De toute façon, devant les tribunaux, vous allez plaider la folie et vous en tirer... Pour être sérieux, vous êtes un journal agonisant.» En fait, c'est le coup de grâce pour Duplessis, ses ministres complices et acolytes complaisants.

Laurendeau en profite pour élaborer sa fameuse théorie du roi-nègre. «Le résultat, c'est une régression de la démocratie et du parlementarisme, un règne plus incontesté de l'arbitraire, une collusion constante de la finance anglo-québécoise avec ce que la politique de cette province a de plus pourri.»

Isocrate, Untel et le tonnerre

Le Devoir à la fin des années 1950, ce sont aussi les fines chroniques d'Isocrate (le politologue Gérard Bergeron mystifie ses collègues de Québec) sur les turpitudes du «cheuf», la nécessité de vastes réformes et du rassemblement des énergies démocratiques, dispersées et se méfiant de Lapalme.

Ce sont encore, toujours via Laurendeau, les lettres anonymes du frère Untel sur les tares de la langue parlée et de l'enseignement au Québec, publiées en septembre 1960 par Jacques Hébert, sous le titre d'Insolences, avec une préface du rédacteur en chef. Réprimandé par l'archevêque de Montréal, Mgr Léger, qui le menace d'un blâme public de Rome (!), Laurendeau plie un peu, mais ne rompt pas, tel un saule, poli et tenace. Le frère mariste Jean-Paul Desbiens, lui, est «exilé» durant trois ans en Europe pour des études doctorales. Il ne reviendra qu'à l'été 1964 pour participer à la belle aventure de la création du ministère de l'Éducation.

L'usure et les coups ont porté, enfin. L'équipe du tonnerre de Jean Lesage se met en route avec enthousiasme et lance dare-dare un train de réformes, attendues désespérément durant ces terribles «années d'impatience», pour reprendre le titre des souvenirs (1950-1960) de Gérard Pelletier.

Avec enthousiasme, Le Devoir participe d'emblée à ce vent de renaissance, que d'aucuns ont qualifié de «révolution tranquille». «Mais au fait, lance Filion, goguenard, étions-nous si "caves" que ça au temps de Duplessis? Si oui, comment expliquer qu'à partir du 22 juin 1960 nous soyons subitement devenus intelligents, entreprenants, novateurs, contestataires et un peu casse-cou?... Personnellement, j'ai la conviction que, si la Révolution tranquille s'est faite à partir de 1960, c'est durant la décennie précédente qu'elle a été pensée.»

Avec, doit-on ajouter, l'apport actif et vigilant de ce petit journal sans cesse en péril. Bien avant le fameux «Désormais» de Paul Sauvé, en septembre 1959, Le Devoir était la plupart du temps à peu près seul à combattre ce qu'Isocrate appelait le «bossisme» duplessiste. Autour de Trudeau, les penseurs de Cité libre jouaient à la mouche du coche...

Tout bouge. La moralité publique retrouve ses droits. Les réformes se multiplient. L'État prend des couleurs inédites, les ministères et organismes publics se donnent une fonction publique neuve, indépendante et compétente, la nationalisation des entreprises d'électricité, dans les cartons des nationalistes depuis 1935 (l'éditorialiste Paul Sauriol bat la marche et publie un ouvrage, d'ailleurs préfacé par René Lévesque), fait l'objet d'une élection en novembre 1962 et passe facilement la rampe. Les grands «L» sont à l'oeuvre et à l'épreuve: Lesage, Lapalme, Lévesque, (Gérin-)Lajoie, Laporte. Escarmouches nombreuses avec Ottawa. L'essoufflement ne se manifestera qu'à compter de 1964.

Vers l'exigeant service public

Père de famille nombreuse, maire et président de sa commission scolaire à Saint-Bruno-de-Montarville, instigateur de la première commission scolaire régionale au Québec (celle de Chambly), Filion est nommé en 1961 vice-président de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement (dite commission Parent, du nom de son président, Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l'Université Laval). Deux ans plus tard, Lesage nomme Filion président de la Société générale de financement (SGF), ce qui le force à quitter ses autres postes, y compris la direction du Devoir.

Laurendeau avait été l'un des premiers, dès 1960, à réclamer la réforme totale de l'enseignement au Québec. D'accord avec le fameux «Bill 60» de P. G.-L. (Paul Gérin-Lajoie, ministre de la Jeunesse, qui pilote le projet en eaux fort délicates), l'ancien élève des jésuites de Sainte-Marie prône la démocratisation et une plus grande accessibilité des jeunes Québécois aux études supérieures. Il s'oppose notamment à ce que les jésuites dirigent la nouvelle université francophone montréalaise en gestation. Elle sera finalement publique et, créée en 1969, portera le nom d'Université du Québec, avec campus dans les sept capitales régionales dont, à Montréal, l'UQAM.

Laurendeau, ancien disciple de Bourassa et de Groulx, se battait aussi, depuis son plus jeune âge, pour que les droits élémentaires des francophones partout au pays, de la nation canadienne-française, soient mieux respectés. En ayant ras le bol du «trop peu trop tard», des miettes fédérales, réclamant à cor et à cri une commission d'enquête royale sur le bilinguisme et le biculturalisme, Laurendeau se fait prendre au mot par le premier ministre Pearson. Il est catapulté, à son corps défendant, coprésident (l'autre étant Davidson Dunton, journaliste à Ottawa) de la commission, vite connue sous le nom de «B & B». Lui aussi quitte donc Le Devoir en 1963, tout en y gardant le titre de rédacteur en chef, espérant y revenir après son aventure outaouaise. Ce sera son cimetière, après cinq ans en enfer...

Arrivés ensemble au journal, Filion et Laurendeau y ont formé le plus formidable tandem de son centenaire. De la politique, ils passent au politique, au service de la Cité. Le sort a voulu que, fidèles à leur destin et à leurs causes les plus chères, ils voguent vers d'autres cieux aussi tourmentés. Heureusement, la relève était prête pour un autre croisé du Devoir avant tout...

Gilles Lesage