De 1947 à 1956 - Fais ce que peux

Gilles Lesage Collaboration spéciale
La croisade du Devoir en 1950 contre la gangrène dans la politique municipale porte fruit et lance en orbite un jeune avocat nommé Jean Drapeau, propulsé à la mairie de Montréal en 1954.
Photo: Archives Le Devoir La croisade du Devoir en 1950 contre la gangrène dans la politique municipale porte fruit et lance en orbite un jeune avocat nommé Jean Drapeau, propulsé à la mairie de Montréal en 1954.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Georges Pelletier, qui avait pris les rênes du Devoir à la suite d'Henri Bourassa, était gravement malade depuis 1943. Le conseil d'administration, dirigé par Me Antonio Perrault, lui cherche activement un successeur.

Invité à occuper le poste de directeur dès 1945, Gérard Filion décline. Il aime son travail de secrétaire général et de responsable de l'hebdo à l'Union catholique des cultivateurs (UCC), cet ancêtre de l'UPA; il ne veut pas être second ou en attente. Rien de moins que les pleins pouvoirs, comme Bourassa et Pelletier, ne fera son affaire, non pas par gloriole personnelle, mais pour la liberté d'agir, pleine et entière.

Début 1947. Décès de Pelletier, «un journaliste d'une rare puissance», écrira Filion. Le conseil du Devoir revient à la charge. Filion étudie le bilan: pas reluisant, périlleux. Le défi est énorme et stimulant, à la mesure de l'habitant de l'Isle-Verte. À son tour, il a carte blanche. «Un habitant dans les chaussons du Devoir», écrira Pierre-Philippe Gingras, en 1985.

Son premier geste: il fait appel à André Laurendeau. Député de Laurier à Québec depuis trois ans, où il dirige le minuscule trio du Bloc populaire canadien, le jeune politicien n'est pas heureux de faire barrage contre Duplessis et Godbout à l'Assemblée législative. Filion et lui se sont rencontrés en 1933 aux Jeune-Canada. Le premier faisait des études on ne peut plus sérieuses aux HEC; le second, intellectuel et artiste de haut vol, prenait des cours de lettres à l'Université de Montréal, surtout à titre d'élève, puis de disciple, de l'abbé Lionel Groulx.

Filion tient par-dessus tout à l'indépendance fondamentale du journal et à l'absence de quelque lien partisan que ce soit, même avec ses amis nationalistes. Laurendeau est bien d'accord. Il quitte donc la direction et son titre de député du Bloc à Québec: Maxime Raymond, qui a fondé et tenu le Bloc bicéphale à bout de bras depuis 1942, le prend fort mal.

Un duo d'enfer à l'oeuvre

Fin de l'été 1947. Le duo d'enfer est à pied d'oeuvre. Inlassable, il sera sur la brèche pour les quinze prochaines années. Tension et exaltation du devoir quotidien. Les «coquins», comme dirait Bourassa, n'ont qu'à se bien tenir. À commencer par Duplessis et ses conservateurs rétrogrades. Le directeur, la tête solide, les deux pieds dans la terre glaise du bas du fleuve, manie la hache avec vigueur et le marteau avec dextérité. L'éditorialiste lettré, fine fleur de macadam, raffine ses outils avec une précision extrême: le bistouri taille dans le vif, le scalpel fouille dans tous les coins et recoins de la troublante vie québécoise et canadienne.

Filion signe ses billets acidulés du nom de La Rabastalière. Laurendeau manie l'humour en hommage discret à Voltaire: Candide.

En écho fidèle à la devise du fondateur, Filion donnera le titre de Fais ce que peux à ses mémoires publiés par Boréal en 1989.

Nihil novi sub soli... Le croira-t-on? Dès sa fondation, en 1910, Le Devoir avait dû se débattre contre la corruption municipale, dans ce qui était encore la métropole canadienne. En s'attelant à la tâche, quatre décennies plus tard, Filion et Laurendeau sont à leur tour aux prises avec les fripons montréalais. Plus ça change, plus c'est pareil, n'est-ce pas?

«Les Canadiens français se sont toujours trop tenus sur la défensive, écrit d'emblée Filion. En politique, leurs dirigeants à Québec se sont souvent contentés de dresser un barrage de mots à l'envahissement du fédéral, alors qu'il aurait fallu prendre l'offensive et occuper des positions sur le terrain convoité par Ottawa... Je serais pleinement récompensé si mon passage à la direction du Devoir pouvait contribuer à rendre mes compatriotes conscients de leur force et de leur valeur, déterminés à se surpasser eux-mêmes et à déclasser les autres...»

Filion reste fidèle aux principes de ses deux prédécesseurs. «Le Devoir a toujours été un journal indépendant voué à la défense de l'Église et de la patrie. Il restera inébranlablement fixé dans ces positions aussi longtemps que j'en aurai la direction.» Il va toutefois plus loin que ses deux prédécesseurs. Comme eux, il prône la liberté du Canada face à l'Angleterre, ajoutant que le seul moyen pratique pour le Canada de devenir indépendant, c'est de proclamer la république. Le nouveau directeur partage entièrement les vues de Laurendeau quant à l'autonomie du Québec et à l'impérieuse nécessité de reconquérir pouce par pouce les prérogatives cédées par et pour les libéraux à la faveur de la guerre. L'appui à Duplessis dans cette lutte est réservé. Quant au reste, c'est vite la guerre ouverte.

À l'assaut du duplessisme

Qu'il s'agisse de l'odieuse Loi du cadenas (contre les Témoins de Jéhovah), de la grève des employés du textile à Lachute (Ayers) et à Louiseville, puis de la grève de l'amiante à Thetford Mines et à Asbestos, des problèmes causés par l'amiantose à East Broughton, Le Devoir prend résolument fait et cause pour les travailleurs, contre Duplessis, sa PP (Police provinciale asservie) et sa matraque vengeresse. Le journal prend même la relève de la revue mensuelle (censurée) des jésuites, Relations, dans le dossier de l'amiantose.

On ne fait pas la justice sociale à coups de matraque, s'époumone Filion. Il dénonce aussi les villes fermées (company towns), les qualifiant de «camps de concentration modèles».

Ses jeunes journalistes, notablement deux futurs ministres, Pierre Laporte et Gérard Pelletier, se font les dents avec ardeur: le premier à Québec, où il est en butte à l'hostilité manifeste du pouvoir, le second sur le front syndical, qui bouillonne de toutes parts; Jean-Marc Laliberté suit la carrière ascendante du duo Drapeau-Desmarais aux affaires municipales montréalaises.

Filion racontera, rappelant la vive concurrence des sept autres quotidiens montréalais: «Il ne faut pas croire que, toutes ces années, nous nous sentions malheureux. Au contraire, il n'y a pas à Montréal de salle de rédaction plus gaie et où il se joue plus de tours. L'équipe est jeune, un peu folle. Paul Sauriol et Pierre Vigeant font, à quarante ans, figure de patriarches. Pierre Laporte, Jean-Marc Laliberté, Marcel Thivierge, Mario Cardinal, Jules Leblanc, Gilles Marcotte, pour ne citer que quelques noms, n'en ont pas trente. On est moins bien payé qu'ailleurs, mais on y a plus de plaisir. Ceci compense pour cela.»

Montréal, ville ouverte...

Mars 1949. L'avocat Pax Plante, démis de son poste de directeur adjoint de la police montréalaise, présente au Devoir un dossier fort étoffé sur la gangrène dans la politique municipale. Montréal, «ville ouverte», vit sous le règne de la pègre: le jeu, les paris, la prostitution y fleurissent, sous l'oeil complaisant de la police et des dirigeants municipaux. Pendant des semaines, jour après jour, à compter du 19 janvier 1950, les révélations de Plante, mises en forme par le jeune Pelletier, suscitent émoi, colère et indignation, puis la création en mars du Comité de moralité publique. La croisade porte fruit et lance en orbite un jeune avocat nommé Jean Drapeau, propulsé à la mairie de Montréal en 1954.

Journal de combat politique d'abord et avant tout, Le Devoir le reste, mais il se transforme graduellement. Commentaires et éditoriaux forment toujours le noyau dur, mais les nouvelles générales et l'information proprement dite obtiennent enfin droit de cité. Depuis sa fondation, Le Devoir a toujours eu un correspondant parlementaire à Ottawa et à Québec, et à l'international Jean-Marc Léger y fera bientôt merveille pendant deux bonnes décennies. Michel Roy se joint à cette vaillante petite équipe en 1958.

Dans ses bilans annuels, Filion met en relief le journalisme de combat qu'il pratique allégrement, sans s'en excuser. Ainsi, en janvier 1950: «Nous avons condamné chez le gouvernement actuel (NDLR: Duplessis) une libéralité scandaleuse dans l'aliénation de nos richesses naturelles, la mainmise de la politique sur les écoles, l'utilisation de la force brutale pour le règlement des conflits sociaux, une négligence coupable en matière d'hygiène industrielle, une attitude stérile en matière de lutte contre le communisme: ces positions sont toutes dans la tradition du Devoir.

«Par contre, nous n'avons pas ménagé notre appui quand le gouvernement de la province a résisté autrement que par de vaines paroles à la politique accapareuse d'Ottawa. Cela aussi est dans la tradition du Devoir.»

Impénitent, Filion explique: «Car la devise du Devoir est: "Fais ce que dois", non pas: "Fais ce qui plaît". Le devoir est généralement une chose ingrate, surtout le devoir quotidien.»

Gilles Lesage