De l'injustice à la justice - «Le Devoir accuse»

Kathleen Lévesque Collaboration spéciale
Le 1er mai 1973, un homme armé fait irruption dans la salle de rédaction du Devoir, demande à voir Jean-Pierre Charbonneau et tire sur lui. On voit le jeune journaliste lors du lancement de son livre La Filière canadienne, en compagnie du juge Jean-Luc Dutil.
Photo: Archives Le Devoir Le 1er mai 1973, un homme armé fait irruption dans la salle de rédaction du Devoir, demande à voir Jean-Pierre Charbonneau et tire sur lui. On voit le jeune journaliste lors du lancement de son livre La Filière canadienne, en compagnie du juge Jean-Luc Dutil.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il est des choses qui traversent les décennies, heurtent «les honnêtes gens» et nécessitent que l'on dénonce «les coquins», comme l'a écrit le fondateur du Devoir, Henri Bourassa. C'est avec ce «programme d'action» que depuis 100 ans Le Devoir participe activement à débusquer la corruption, les abus, la collusion, ainsi qu'à rendre compte des crises majeures et des dossiers scandaleux. Et ils sont nombreux.

Le 13 juin 1958, la page frontispice du Devoir frappe de plein fouet le gouvernement de Maurice Duplessis: «Le Devoir accuse: scandale à la Corporation de gaz naturel du Québec», peut-on lire en grosses lettres. «Plusieurs ministres du cabinet Duplessis — peut-être le premier ministre lui-même — ont spéculé sur les actions de la Corporation de gaz naturel du Québec.» Le Devoir livre un dossier complet en cinq articles étalés sur autant de jours.

Duplessis fulmine et multiplie les poursuites contre Le Devoir. Mais cela ne fait qu'alimenter l'ardeur du Devoir, qui s'appuie sur des documents officiels.

Ce n'est que deux ans plus tard, après le décès de Duplessis et l'arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage, qu'une commission est instituée afin d'analyser l'administration du gouvernement. Le rapport d'enquête publié en 1963 conclut à plusieurs pratiques douteuses sous le règne de l'Union nationale.

Scandale des comptes publics

Près de trente ans plus tôt, le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau goûte à la pugnacité de Maurice Duplessis. Les partis d'opposition font pression sur le gouvernement Taschereau pour convoquer le comité des comptes publics, qui n'a pas siégé depuis dix ans.

Du coup, les révélations se succèdent à un rythme effréné et entachent l'intégrité des libéraux. Les articles du Devoir rendent compte mot à mot des délibérations du comité parlementaire. La crise politique, qui entraînera la démission du premier ministre Taschereau un mois après le début des travaux du comité, touche également Le Devoir, qui est attaqué pour sa couverture assidue. C'est l'occasion pour le quotidien de réaffirmer son indépendance. «Nulle attache de clan ou de parti, nul intérêt financier, nul souci extérieur n'entrave sa liberté de parole», écrit alors Omer Héroux.

Un service de police corrompu

Ce travail de dénonciation, Le Devoir n'a jamais cessé de l'exercer. D'octobre 1924 à mars 1925, le quotidien suit pas à pas l'enquête sur la police montréalaise. À force de témoignages, on apprend que le service de police est profondément «sclérosé». «La prostitution à Montréal fonctionne comme un commerce licite et prospère», titre Le Devoir.

Le pouvoir politique était intimement lié à la police. Lors d'élections, des policiers séquestraient des agents du candidat adverse ou empêchaient les citoyens d'exercer leur droit de vote. Le rapport d'enquête restera lettre morte.

Le combat pour la moralité

Le sujet délicat de la moralité refit surface en 1949 dans un dossier choc publié par Le Devoir. Une série d'articles intitulée «Montréal sous le règne de la pègre» ouvre la voie au déclenchement d'une enquête sur la corruption policière. C'est le directeur adjoint de la police, Me Pacifique «Pax» Plante, qui entreprend de dénoncer la malversation des autorités policières et civiles, qui protègent le jeu et la prostitution. Les articles, écrits avec l'aide du journaliste Gérard Pelletier, racontent avec force détails la débauche et le désordre qui gangrènent Montréal.

Montréal, ville ouverte, encore et encore

Cette enquête ne met toutefois pas fin complètement aux problèmes de moralité à Montréal. Au début des années 1970, le jeune journaliste Jean-Pierre Charbonneau enquête sur les dessous de la pègre. Les révélations font les manchettes pendant des mois.

En 1973, le gouvernement du Québec crée la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO). Toute cette tourmente que Le Devoir avait contribué à créer allait toutefois mettre sur la sellette le journaliste Charbonneau, qui «grattait un peu trop» au goût de certains. Le 1er mai 1973, un homme armé fait irruption dans la salle de rédaction du Devoir, demande à voir Jean-Pierre Charbonneau et tire sur lui.

Dossier noir de la construction

Au cours de la même période, Le Devoir enquête sur le milieu de la construction et révèle les travers de cette industrie infiltrée par des éléments criminels. En mars 1974, le saccage du campement LG-2, à la baie James, incite le gouvernement à mettre en place la commission Cliche, qui analysera la liberté syndicale dans l'industrie de la construction. Les audiences, suivies avec assiduité par Le Devoir, démontreront notamment le rôle joué par le vice-président de la FTQ, André «Dédé» Desjardins, qu'on surnomme «le roi de la construction» et qui est tenu responsable du climat de violence sur les chantiers au Québec.

Au cours des derniers mois, un parallèle a d'ailleurs été fait entre cette époque et les nombreux dossiers mis au jour, notamment par Le Devoir, sur l'apparente collusion entre entrepreneurs. Un des éléments déclencheurs de cette controverse fut le contrat des compteurs d'eau. C'est en décembre 2007 que Le Devoir lève le voile sur ce qui allait devenir un véritable scandale. Le dossier est venu hanter l'administration du maire Gérald Tremblay au cours des élections de l'automne 2009.

À travers les décennies, Le Devoir est demeuré aux aguets, contribuant à servir l'intérêt public.