13 juin 1958 - Scandale à la Corporation de gaz naturel du Québec

Le Devoir Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Plusieurs ministres du cabinet Duplessis — peut-être le premier ministre lui-même — ont spéculé sur les actions de la Corporation de gaz naturel du Québec. Quelques-uns figurent encore au livre des actionnaires.

Des hauts fonctionnaires d'Hydro-Québec, qui avaient le devoir de protéger les intérêts de la province, ont reçu des faveurs pour faciliter la vente du réseau de gaz.

Les promoteurs de la Corporation de gaz naturel du Québec n'ont risqué que 50 000 $ pour mettre la main sur un actif de 39 millions.

Le coup de Bourse est de l'ordre de 20 millions; les promoteurs de la Corporation réaliseront un profit de capital d'au moins 9 millions.

Telles sont quelques-unes des révélations qu'un examen du dossier de la Corporation de gaz naturel du Québec a permis de constater. Comme cette Corporation comparaîtra mardi prochain devant la régie de l'électricité pour demander la permission de multiplier ses taux par 2,15, il est bon que le public soit informé de toute l'histoire de la transaction politico-financière qui fit passer le service de gaz d'Hydro-Québec à la Corporation de gaz naturel du Québec.

Cinq accusations

Nous sommes en mesure de lancer et nous prouverons les cinq accusations suivantes.

1- La vente à la Corporation de gaz naturel par Hydro-Québec du système de distribution du gaz s'est soldée par un «coup de Bourse» d'au moins 20 millions.

Ce coup de Bourse est proprement scandaleux, il n'a été possible qu'en raison de la connivence des politiciens de l'Union nationale avec les promoteurs de la Corporation de gaz naturel du Québec.

2- Les promoteurs de la Corporation de gaz naturel — ils étaient représentés par sept compagnies de placement — ont réalisé un profit de capital — donc non taxable — d'au moins 9 millions.

3- Au moins six ministres de l'Union nationale, dont quelques-uns des plus importants, et peut-être le premier ministre lui-même, sont mêlés à ce scandale en ayant été ou en étant encore actionnaires de la Corporation de gaz naturel.

4- Les promoteurs de l'affaire n'ont personnellement risqué que 50 000 $ pour pouvoir entrer en pourparlers avec Hydro-Québec et acheter un actif dont la valeur dépasse 39 millions. Le public a fait les frais de la différence, mais les promoteurs ont gardé le contrôle de l'affaire. Ils ont obtenu une option sur le service de gaz de Montréal, ont réalisé d'un coup sec un bénéfice de l'ordre de 49 millions, en plus de mettre la main sur un vaste réseau de gaz dont ils comptent tirer des profits intéressants pendant toutes les années à venir.

5- Au moins trois hauts fonctionnaires d'Hydro-Québec ont joué sur deux tableaux, en servant — ou desservant — à la fois les intérêts d'Hydro et ceux de la Corporation de gaz naturel, laquelle les a récompensés en leur accordant de plantureuses options sur des blocs d'actions communes et en les nommant au nombre de ses directeurs et de ses vice-présidents.

Ils se sont apparemment fait des amis parmi les hauts fonctionnaires d'Hydro-Québec, qu'ils ont ensuite récompensés largement de leurs bons offices.

En Ontario, un scandale moindre que celui-là a entraîné la démission de deux ministres qui y avaient été mêlés. Dans l'affaire que nous entreprenons d'exposer aujourd'hui, il y a six ministres, quatre conseillers législatifs, un grand nombre de politiciens de l'Union nationale, trois fonctionnaires-clés d'Hydro-Québec.