12 février 1942 - «Soyez calmes et votez d'une main ferme: Non »

Le Devoir Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La question de race ne se pose pas, a déclaré hier soir M. Henri Bourassa en parlant du plébiscite que le gouvernement d'Ottawa propose à la nation. Allez voter contre le plébiscite, non pas comme Canadiens français, mais comme citoyens du Canada, a-t-il dit à la foule groupée sous les auspices de la Ligue de la défense du Canada.

L'ancien député du comté de Labelle à la Chambre des communes a fait un appel au calme et au sérieux. À la foule très compacte renfermée entre les vastes murs de la salle du marché Saint-Jacques, à la foule plus considérable encore qui remplissait les abords du marché, dans la nuit humide — on évalue l'assistance entre 8000 à 10 000 personnes — il a demandé de dépenser ses forces autrement qu'en cris et en manifestations d'enthousiasme. Tout au long de notre histoire, dit-il, nous avons dépensé trop d'énergie de cette façon. Soyez calmes, pas trop de cris. L'enthousiasme que vous dépenseriez, ce serait autant de vapeur qui s'échappe du piston. Quand viendra le moment, votez non. Votez d'une main ferme: nul besoin de dire des injures à qui que ce soit.

M. Bourassa a parlé pendant à peu près trois quarts d'heure. Avant lui avaient parlé deux jeunes: M. Jean Drapeau, au nom de la jeunesse étudiante; M. Gérard Filion, au nom de la jeunesse agricole; avaient aussi parlé M. Maxime Raymond, député de Beauharnois-Laprairie, qui a prononcé le 5 février un retentissant discours sur l'effort de guerre du Canada, et le docteur Jean-Baptiste Prince, président de la Ligue de la défense du Canada, organisatrice de l'assemblée.

M. Bourassa a touché à plusieurs sujets importants au cours de son discours. Il a signalé que dans les provinces anglaises il y a beaucoup plus d'Anglo-Canadiens qu'on ne le croit qui pensent comme nous, sur nos relations avec l'Angleterre. Le respect humain ou un isolement relatif les empêche de le dire tout haut.

À propos de plébiscite et de la conscription, M. Bourassa a remercié M. Raymond d'avoir bien indiqué que la conscription n'est que la conséquence de la participation. Voilà pourquoi il trouve les conscriptionnistes plus logiques que les autres, qui ont voté la participation mais répudient la conscription — celle-ci découle logiquement de celle-là.

Après avoir fait entendre que le mot d'ordre est venu de Washington plutôt que de Londres en 1917 concernant la conscription, l'orateur estime qu'à l'heure actuelle le gouvernement d'Ottawa est bien plus sous la domination de Washington que sous celle de Londres. Il rappelle à ce sujet ses souvenirs d'une conversation qu'il eut avec l'amiral Fisher: celui-ci lui dit que l'Angleterre ne dépenserait jamais un sou pour venir au secours du Canada contre les États-Unis, le seul pays qui pourrait l'attaquer.

Vers la fin de son discours, M. Bourassa a particulièrement insisté sur le sentiment du devoir envers la patrie et envers la pacification de l'univers. Il l'a défini comme suit: «C'est de garder ses forces vives pour la reconstruction d'un ordre politique et social meilleur. Il ne suffit pas de s'opposer à la conscription et de voter Non au plébiscite: si vous voulez être sûrs qu'il n'y aura pas de conscription, il faut préparer dès maintenant un mouvement en faveur de la pacification.»

La foule de l'intérieur a applaudi chaleureusement tous les orateurs, particulièrement les deux principaux: MM. Bourassa et Raymond.