De la foi à l'éthique - Pour le progrès et la justice sociale

Jean-Claude Leclerc Collaboration spéciale
Photo: Agence Reuters Jerry Lampen

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

«À la veille de la Première Guerre mondiale, écrit l'historienne Lucia Ferretti, l'Église des Canadiens français, amoindrie dans le reste du Canada, apparaît véritablement au Québec comme une Église nationale.» Aussi est-ce sans surprise que Le Devoir entend promouvoir, parmi les principaux «devoirs nationaux» du peuple, «la conservation de sa foi et de ses traditions».

Sensible également au «problème social» de l'époque — on est en 1914 —, Le Devoir en recherchera la solution «dans l'application des principes catholiques» alors exposés par Léon XIII et dans l'établissement d'oeuvres «syndicales et coopératives». Dans l'enseignement public, le journal appuiera, assure-t-on, l'autorité de l'Église et les droits du père de famille, dans le respect «des droits et des privilèges» de la minorité protestante.

S'il promet aussi de repousser les «fausses doctrines sociales et religieuses», ce futur journal de combat annonce toutefois qu'il le fera «non par la seule négation», comme c'est courant à l'époque, mais par des réformes «réelles et nécessaires» propres à donner la preuve que «le catholicisme n'est l'ennemi d'aucun progrès véritable».

Indépendant des partis politiques et de toute influence financière, Le Devoir sera néanmoins, en matière religieuse, «soumis de coeur et d'esprit à l'autorité de l'Église». Pareil journal représente donc une innovation dans une société où les journaux sont le plus souvent inféodés aux grands intérêts ou dirigés par le pouvoir ecclésiastique. Son fondateur et directeur, Henri Bourassa, témoignera tant de cette indépendance que de cette soumission.

Son successeur, Georges Pelletier, journaliste de la première heure, ne renie pas cette mission du journal, mais, dans la misère laissée par la Grande Dépression, il va s'écarter des positions de Bourassa — devenu fort inquiet de la «haine raciale» alors répandue en Europe — et s'opposer aux immigrants «indésirables». Non seulement fait-il campagne pour «l'achat chez nous» contre les petits commerces juifs, mais il en vient à ne plus souhaiter voir les Juifs ailleurs qu'en Palestine.

De l'autorité papale

Quand il prend la direction du Devoir, en 1947, Gérard Filion précise ses «positions». Réitérant le caractère du journal, il déclare, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale: «Le monde ne retrouvera la paix que dans le retour à la pratique de l'Évangile et dans l'acceptation de la médiation du seul juge impartial qui soit sur terre, le pape.» Le Canada, «pays officiellement chrétien et dans une bonne proportion pays catholique», devrait, écrit-il, nommer un ambassadeur auprès du Vatican.

Toutefois, explique Filion, un journal appartenant à des laïcs n'est pas moins valable qu'un autre de propriété ecclésiastique. Il ne mentionne aucun des journaux alors proches des autorités religieuses, mais il cite Bourassa, selon qui «la presse religieuse laïque a rendu, dans l'ensemble, plus de services à l'Église et lui a causé moins d'embarras que les journaux rédigés par des prêtres sous l'autorité personnelle des évêques».

Claude Ryan, qui succède à Filion en 1964, n'éprouve pas le besoin d'aborder le sujet de l'orientation du journal. Plus d'un membre de la rédaction appréhende cependant l'arrivée de ce directeur issu d'un mouvement catholique. Maints journalistes, en effet, sont de la génération qui délaisse la religion. Ryan nomme quand même un reporter à l'information religieuse. Si Le Monde et The New York Times en ont un, juge-t-il, pourquoi Le Devoir prétendrait-il s'en dispenser?

Néanmoins, à l'occasion du 60e anniversaire du journal, Ryan fera le point sur «Le Devoir d'hier et d'aujourd'hui». Les valeurs chrétiennes, écrit-il, sont demeurées «l'un des soucis constants» des responsables du journal. Mais elles revêtent désormais «des formes plus laïques»: respect de l'autre, défense des libertés fondamentales, souci du dialogue, recherche de la vérité et de l'intégrité. Et elles ont, dans les questions religieuses, «une résonance plus largement oecuménique».

Ryan ajoute, parlant de la fidélité à l'inspiration chrétienne, qu'elle ne saurait être imposée. «S'il fallait choisir entre le maintien rigidement imposé de cette fidélité et la poursuite de l'action fondamentale du journal (qui est d'informer et d'alimenter une opinion publique adulte), il faudrait probablement, écrit-il, opter pour la seconde voie.»

Pour une information religieuse

C'est cette voie privilégiant les enjeux du Québec contemporain, mais restant ouverte à l'information religieuse, que prendront finalement ses successeurs. Jean-Louis Roy, entré en fonction en novembre 1979, signe le 11 janvier suivant un texte («Un ordre de référence pour aujourd'hui») entérinant les objectifs initiaux du journal, mais jugeant dépassée la «soumission» à l'Église.

«Depuis maintes années déjà», écrit-il, cette soumission «ne reflète plus la réalité» d'une institution comme Le Devoir, «ce qui ne saurait pourtant signifier, ajoute-t-il, une indifférence par rapport à l'histoire religieuse de notre société, à la place qu'y a occupée et y occupe encore l'Église et aux convictions religieuses de nos concitoyens».

Succédant à J.-L. Roy en 1986, Benoît Lauzière expose à son tour quelques «Points de repère». Des objectifs des fondateurs, il conserve dans ses «premiers éléments de réponse» l'élévation du «niveau moral et intellectuel» de la société, en particulier le développement d'une «opinion publique forte et libre qui assure l'indépendance des magistrats, l'incorruptibilité des gouvernants et l'intégrité du suffrage populaire». Mais rien qui ne touche spécifiquement la religion.

Directrice du journal, Lise Bissonnette acceptera, en 1993, qu'un journaliste soit attitré à une chronique hebdomadaire sur la religion. Cette chronique s'étendra, sous son successeur, aux diverses confessions et aux questions d'éthique. Aux yeux de Bernard Descôteaux, en effet, les préoccupations du Devoir contemporain auront été, pour l'essentiel, non seulement sociales et politiques mais aussi «spirituelles».

Aux grandes fêtes de la tradition québécoise, c'est toutefois un religieux, le père Benoît Lacroix, qui signera en page éditoriale la réflexion réconciliant la foi passée et l'espérance future.

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Jean-Claude Leclerc tient la chronique «Éthique et religions» au Devoir. D'abord entré à la rédaction en 1967 comme reporter municipal, il y fut éditorialiste pendant vingt ans. Diplômé en droit de l'Université de Montréal, il y enseigne le journalisme depuis 1990. Il fut aussi chroniqueur indépendant au quotidien The Gazette (1991-95). Membre du comité de rédaction du Trente, le magazine du journalisme québécois, il est également administrateur bénévole à la Fondation Centraide.