30 octobre 1934 - Une race ne meurt que si elle se laisse mourir

Le Devoir Collaboration spéciale
Le chanoine Lionel-Groulx
Photo: Archives Le Devoir Le chanoine Lionel-Groulx

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

De quoi souffrons-nous? Les uns partent en guerre contre les Juifs et contre les Anglais. Ils sont sur une fausse piste. Le véritable mal est en nous. Nous souffrons d'une dissolution, d'une désintégration de l'idée de nationalité ou, si l'on veut, du sens national. Nous ne sommes si bas que parce que notre âme et notre courage ne sont pas plus hauts.

On peut dire qu'il y a deux éléments à la nationalité: la possession en commun d'un héritage de souvenirs, de gloires, d'épreuves et de traditions, de similitudes ethniques et culturelles aussi, d'une part; de l'autre, la volonté de vivre ensemble à raison des solidarités physiques et spirituelles qui nous rapprochent, et celle de préserver l'héritage commun pour sa valeur même et pour le développement qu'il assure à la personnalité humaine.

Possédons-nous ces éléments de la nationalité? Le premier, oui. Mais savons-nous ce qu'il est, en connaissons-nous la valeur? Bien peu. Quant au second, pouvons-nous dire que nous avons cette conscience qui créerait en nous la force agissante de tous les grands sentiments? Encore moins.

Nous pouvons dire que le pourcentage du sens national dans l'être moral du Canadien français est moyen. Nous avons une connaissance rudimentaire du passé, notre fierté de l'héritage reçu est modeste, comme est modeste aussi notre volonté de le préserver et de le transmettre à nos enfants.

La dissolution du sens national chez nous se voit bien à l'anarchie de notre vie dans l'ordre national, à notre oubli de l'intérêt général, à la prédominance même de l'intérêt particulier sur les intérêts de la collectivité. Nous souffrons dans notre âme nationale.

Le mal d'âme pour ce qui est de notre langue ne se manifeste-t-il pas lui aussi par une comédie? Nous voulons que les autres la respectent mais nous ne la respectons pas nous-mêmes, nous nous refusons à voir le rapport qui existe entre elle et le sens national.

Enfin, le mal d'âme se manifeste dans notre vie scolaire. Toutes les raisons exigent que nos écoles soient intensément nationales. Peut-on prétendre qu'elles sont ordonnées aux fins nationales, à la guérison de notre mal d'âme, au redressement de notre vie? Leur programme ne tend-il pas plutôt à développer chez nous l'esprit de servitude, en tout cas à orienter notre jeunesse vers le service de la minorité avec cette insistance que nous mettons à vouloir leur faire apprendre l'anglais d'abord?

Comment nous guérir de notre mal d'âme? Deux méthodes se présentent à nous. L'une vise à faire exécuter le geste national dans l'espoir d'éveiller la vie intérieure. Ainsi l'achat chez nous. L'autre tend à éveiller la vie intérieure pour obtenir que les gestes soient faits. Laquelle des deux méthodes est l'efficace? Je crois aux deux mais surtout à la seconde.

Je dis: criez-formez par l'éducation la conscience collective, le sens national, donnez à une génération un idéal véritable: non seulement la conservation de la langue, mais la création d'un climat spirituel, d'une culture française, d'un État français, et vous aurez créé l'idée-force qui, guidée, inspirée de haut par la foi, nous inspirera une vie véritablement organique, dûment hiérarchisée.

Lionel Groulx