L'entrevue - Rue89, ou le journalisme neuf

Rue89 s’est attiré un procès en 2008 en proposant l’accès en ligne à une vidéo de Nicolas Sarkozy s’exprimant sur le plateau de France 3 avant son interview en direct.
Photo: Agence France-Presse (photo) Rue89 s’est attiré un procès en 2008 en proposant l’accès en ligne à une vidéo de Nicolas Sarkozy s’exprimant sur le plateau de France 3 avant son interview en direct.

C'est un site d'information pure player, comme on dit en France. Né dans la Toile et ne cherchant aucun autre appui que le tout-Internet, Rue89 s'est donné pour mission de renouveler tous les jours le journalisme dans le Web, grâce surtout à la communauté de ses lecteurs. Entretien avec deux de ses fondateurs.

Paris — Visage longiligne, yeux souriants, grand, plutôt maigre, Arnaud Aubron pourrait très bien incarner d'Artagnan. Il fait en tout cas partie des quatre mousquetaires ayant quitté le journal Libération pour fonder Rue89 en mai 2007. Avec Pierre Haski, Pascal Riché et Laurent Mauriac, il s'escrime tous les jours pour faire du site d'information participative une noble matière journalistique.

Chaque matin à 9h30, le rédacteur en chef adjoint du «premier site d'information indépendant de France» réunit sa petite équipe pour faire le point sur l'actualité du jour. La «bataille du matin» se fait debout, non loin d'une cafetière toujours en ébullition. Les 15 journalistes de la salle de rédaction, sise derrière une grille verte, au 80, rue des Haies, dans le 20e arrondissement, cherchent à renouveler le journalisme dans Internet, à défaut de véritablement révolutionner l'information.

«En créant Rue89 le 6 mai 2007, deux heures avant les résultats de la présidentielle qui a été remportée par Nicolas Sarkozy et à laquelle son ex-épouse Cécilia n'a pas voté — ce fut notre premier scoop! — nous avions bien fait attention de ne pas plaquer le modèle de la presse écrite sur Internet», souligne Aubron, 35 ans.

Le journalisme mis en valeur en est un de conversation avec les internautes pour donner une «information coproduite», toujours en mouvement. «On ne livre plus un produit fini au lecteur. Il réagit et modifie l'information, quand il le faut.» Cette information à trois voix (journalistes, internautes, experts) attire 1,5 million de visiteurs uniques par mois. Une véritable success story dans le paysage médiatique français, en crise comme partout ailleurs.

Pourquoi Rue89? Pascal Riché, le rédacteur en chef, choisit de répondre: «On cherchait un nom court et donnant une idée de ce qu'on voulait faire: un site d'information et de débat ouvert et libre. La rue s'est imposée parce qu'elle est synonyme de circulation, de rencontre, de vie, de terrasses de café. On s'y croise, on y descend, on y manifeste... 89 évoque la révolution, celle d'Internet et de l'information. C'est un nombre chargé de valeurs et de références: la liberté (1789), les "murs qui tombent" (1989), l'invention du Web (1989)...»

Voilà, tout est dit! Si Rue89 fait aujourd'hui partie des 20 sites les plus visités de France et de Navarre, c'est un peu parce qu'il aborde les faits sérieux avec légèreté et les faits légers avec sérieux. «On s'amuse en faisant Rue89. J'ai l'impression de vivre ce qu'a pu être Libération dans les années 70-80!», fait remarquer Aubron qui, avec ses trois compagnons, a investi 100 000 euros (environ 150 000 $) pour lancer le site, qui a déjà reçu une offre d'achat du groupe Lagardère (Hachette, Paris Match...).

«Même si on se bat dos au mur pour l'argent, pas question de vendre et de perdre notre indépendance», insiste Aubron. Question de temps, peut-être. Un jour, le plus grand groupe de presse français fera une offre qui ne pourra être refusée... Un peu comme Libération, racheté il y a quatre ans par la famille Rothschild.

En attendant, Rue89 survit grâce à un peu de publicité, à la création de sites pour des médias français, à la revente de contenus, à une campagne de financement d'un million d'euros et à 300 000 euros récoltés «parmi nos amis», explique Aubron. «Il nous faut en moyenne 100 000 euros par mois pour fonctionner. Nous nous fixons encore un an pour arriver à la rentabilité.»

Pourquoi ne pas l'atteindre plus rapidement en jouant sur les deux tableaux, comme Politico? Trois fois par semaine, le site en vogue à Washington (3,5 millions de visiteurs uniques par mois) publie une version papier du travail de ses 75 journalistes multimédias. «Politico est parti gros. Nous avons commencé dans la cuisine de Pierre Haski, n'avons pas de projet papier et n'y sommes pas favorables», insiste Pascal Riché, 47 ans, dont 18 passés à Libération. Il reconnaît cependant certains avantages au bon vieux papier: «Un article nécessite au moins 25 % plus de temps à lire à l'écran...»


Journalisme d'enquête

De toute façon, pour l'équipe de Rue89, le journalisme d'aujourd'hui et de demain se joue dans Internet, et l'important est d'avoir une audience assez large pour continuer à produire autrement d'autres formes de contenus.

L'enquête, par exemple, doit être au centre du cyberespace. Rue89 compte déjà une série de grands scoops. C'est Pascal Riché qui a démasqué en septembre 2007 Alexis Debat, l'affabulateur français ayant conduit une série de fausses entrevues avec des hommes politiques américains, dont une avec Barack Obama.

Le 30 juin 2008, Rue89 a diffusé une séquence vidéo de Nicolas Sarkozy filmée avant son intervention en direct sur France 3. Elle montrait le président visiblement agacé qu'un technicien n'ait pas répondu à son salut. En 24 heures, plus d'un million d'internautes ont vu la vidéo de sept minutes.

«Nous sommes aujourd'hui en procès pour ça!», rappelle Arnaud Aubron.

En octobre dernier, le site s'est interrogé sur le parcours universitaire de Jean Sarkozy, au moment où le fils cadet du président défrayait toutes les manchettes avec sa candidature à la tête de l'établissement qui gère l'aménagement de la Défense (2500 entreprises) à Paris.

Les failles académiques trouvées par Julien Martin, 27 ans, finiront par avoir raison du «fils à papa». «Il avait dit de vérifier son parcours. J'ai vérifié! À Rue89, on vérifie et contre-vérifie. C'est notre maladie. Je l'aime!»

Afin de se concentrer pleinement sur les enquêtes, Rue89, qui a depuis octobre un «petit frère» outre-Atlantique, Quebec89, sort des sentiers battus journalistiques.

«Nous évitons les avant-papiers (des articles annonçant un événement prévisible) et les marronniers (des sujets récurrents), nous misons sur les dossiers et notre site est rafraîchi au moins deux fois par jour», note Arnaud Aubron.

C'est surtout le jeudi que le site cherche à inventer de nouvelles limites à l'information. La réunion de production a lieu à 13h30 avec des internautes en ligne qui suggèrent à la rédaction des sujets d'articles, offrent des «tuyaux» sur certains sujets, des photos ou des vidéos d'événements dont ils ont été témoins.

«Il y a bien sûr un danger à trop écouter la majorité dite silencieuse. Nous faisons donc attention», conclut Pascal Riché. Dans un contexte de crise généralisée, Rue89 creuse un autre sillon pour l'information, en tournant le dos avec panache à l'immédiateté.
5 commentaires
  • Pierre Marinet - Inscrit 5 janvier 2010 07 h 57

    Info supplémentaire.

    Rue89 a accepté le cadeau de sarkozy en préparant un dossier qui lui a permis de recevoir 239 000 Euros de subventions.

  • Michel Dubuc - Inscrit 5 janvier 2010 08 h 09

    Tiens...

    ...mon commentaire avec une information objective, facilement repérable dans les journaux français et au ministère français qui offrit, sur demande de Rue89, les 239000 euros de subventions pour cette presse libre de Rue89 auquel je transmets dès maintenant (j'ai mes contacts) mon commentaire d'aujoud'hui et celui d'hier publié et effacé pour leur prouver qu'au Québec la liberté d'expression est interdite ou sujette à censure. Bonne journée et lisez mon bog sur médiapart sur ce sujet. C'est Edwy Plenel qui sera content. Pourtant cette info mde subventions est absolument vraie. ëtes-vous contre la vraie info? Ça c'et du journalsime honnête. À quand une table ronde pour en parler tous ensemble?

  • Michel Dubuc - Inscrit 5 janvier 2010 08 h 27

    Voilà ce que je viens d'envoyer à des amis de Rue89.

    J'ai écrit un commentaire qui a paru hier dans le journal québécois Le Devoir concernant votre "indépendance" et j'y avais mis toutes les informations avec lien pour la subvention de 239 000 Euros que vous avez ou allez recevoir du gouvernement français sur votre demande. Je parlais aussi de Médiapart où je suis inscrit et d'autres. Aujourd'hui, je vois qu'on a effacé mon commentaire avec ces infos. Un de mes amis vient d'écrire à nouveau afin de remettre la même info sur le site du Devoir en complément à cet article qui ne souffle mot de cette subvention. Aimez-vous la censure surtout si ça vous concerne ou êtes-vous très 1789? Moi, j'aime beaucoup Rue89 et je n'aimerai pas vous lâcher. Le Devoir, je peux facilement m'en passer après ces censures inexpliquées.

    http://www.ledevoir.com/societe/medias/280393/l-en

  • Michel Dubuc - Inscrit 5 janvier 2010 11 h 22

    La réponse de Rue89...

    ...à propos de mon post d'hier qui a disparu de vos pages:

    "Nous n'avons aucun problème à débattre de ce sujet, et je ne comprends pas que le Devoir ait cru bon de vous censurer.

    Cordialement

    Pierre Haski
    Rue89"

  • Benoît Munger - Modérateur 5 janvier 2010 12 h 27

    M. Dubuc a demandé à ce que soient retirées ses interventions

    Une mise au point s'impose. Dans une réaction à un autre texte, M Dubuc faisait un procès d'intention à un auteur en insinuant qu'il aurait été du côté des facistes lors de la seconde Guerre mondiale. Outré, l'auteur du texte s'en est plaint. Vérification faite, nous avons en effet jugé que M. Dubuc poussait le bouchon un peu loin et avons retiré l'intervention. M. Dubuc a protesté et nous a expressément demandé de retirer toutes ses interventions:

    Voir:
    «Je vous demanderai en conséquence d’effacer TOUTES mes interventions au nom de Michel Dubuc et notamment celles qui sont dans ses pages mises en dessous pour que ne pas vous servir de caution.» Posté: 2010-01-04 13:20:53»

    Ce que nous avons fait. Rien à voir donc avec le sujet de l'intervention, soit la situation de Rue89. Nous avons simplement répondu au voeu de M. Dubuc.

    Benoît Munger
    Le Devoir