Charité bien coordonnée...

Hier, des employés d’une centaine de médias ont stimulé les dons et permis d’amasser des millions et des dizaines de milliers de sacs d’épicerie ou de cadeaux en tous genres.
Photo: - Le Devoir Hier, des employés d’une centaine de médias ont stimulé les dons et permis d’amasser des millions et des dizaines de milliers de sacs d’épicerie ou de cadeaux en tous genres.
C'était la Grande Guignolée des médias hier et les Canadiens de Montréal recevaient les Penguins de Pittsburgh. C'est quoi le rapport? Osons répondre ceci: la couverture médiatique de 2,2 matchs de la Sainte-Flanelle suffit pour égaliser le total de toute l'attention portée à la pauvreté par les médias du Québec pendant une année. On répète: dans la grande balance pesant les priorités des journaux (y compris Le Devoir), des télés, des radios et des nouveaux médias, sept périodes de hockey professionnel valent autant que les centaines de milliers de pauvres, dont beaucoup, beaucoup de fans du CH.

Démagogique? Bien sûr! «En plus, le point fort de la couverture médiatique de la pauvreté, c'est la Guignolée des médias», ajoute Jean-François Dumas, président de la firme Influence Communication qui a colligé ces étonnantes données pour son bilan de fin d'année, à paraître.

«En 2008, en une semaine, La Grange Guignolée a occupé 2,1 % de l'espace, et 2,61 % en 2007, ce qui est appréciable. C'est vraiment le point culminant de l'intérêt médiatique pour la pauvreté. Le reste de l'année, les médias se détournent presque complètement du sujet. En plus, c'est une bonne cause et dans une perspective de relations publiques, ça sert certainement les médias autant que cette bonne cause.»

La Grande Guignolée existe depuis 2001. Au premier exercice, une quinzaine de médias ramassaient de l'argent et des denrées non périssables. Hier, des employés d'une centaine de médias (mais pas Le Devoir) ont stimulé les dons et permis d'amasser des millions et des dizaines de milliers de sacs d'épicerie ou de cadeaux en tous genres.

La grande mascarade mène à d'étonnantes propositions. La Presse mettait ses reporters et chroniqueurs plus ou moins vedettes à l'encan, jusqu'à 16h. Avec sa mise de 5050 $, la proposition de «pédaler avec Pierre Foglia» a coiffé de justesse, par 50 $, la soirée Eric Clapton et Jeff Beck du 22 février au Centre Bell en compagnie du monomaniaque du rock Alain de Repentigny. Au total, la vente de dix lots avec journalistes a généré 29 630 $ en dons.

On a les priorités qu'on mérite. M. Dumas révèle que la place accordée à la pauvreté a diminué de 46 % dans les médias au cours des 24 derniers mois, malgré la crise. «Tout ce qui touche le tissu social est actuellement en chute libre dans nos médias, poursuit l'observateur. La pauvreté, les ados, la violence, les autochtones, même la culture et l'environnement ont de moins en moins de place.»

La perte d'intérêt pour l'un ou l'autre des problèmes n'a évidemment rien à voir avec leur résolution. Le sommet du climat de Copenhague, ça vous dit quelque chose? «Les médias ne parlent plus non plus des problèmes des urgences, qui n'ont pas disparu pour autant», note alors Jean-François Dumas.


Charité et politique

Et la pauvreté alors? Parlons-en donc un peu. Alors, le niveau monte ou baisse? Y a-t-il moins de pauvres qu'avant au Québec?

«Il y a eu une diminution nette de la pauvreté au Québec», répond Pascale Dufour, professeure de sciences politiques à l'Université de Montréal, membre du Centre de recherche sur les politiques et le développement social. «Au cours des dernières années, le Québec a rattrapé le retard par rapport aux autres provinces canadiennes, pour atteindre un taux de pauvreté d'environ 10 %. Par contre, le Québec demeure très en retard dans sa lutte par rapport à la plupart des pays européens.»

En plus, il y a eu ici comme ailleurs sur le continent américain un accroissement des inégalités et de la gravité de la pauvreté. «Les riches sont plus riches et les pauvres sont plus pauvres, en ce sens qu'ils sont plus près du fond que du seuil de basculement dans la non-pauvreté», résume la professeure.

L'université aussi suit les modes, et la pauvreté y a moins la cote. Pour Mme Dufour, il y a plusieurs causes à cette évanescence savante et médiatique. Une des plus probables semble concerner le rapport à l'État. «Dans les années 1990, l'État était beaucoup remis en question dans l'ensemble des interventions, note-t-elle. Aujourd'hui, le balancier lui semble plus favorable.»

Et la charité dans tout ça? Évidemment, vaut mieux une guignolée que pas de guignolée. Évidemment, vaut mieux être généreux que le contraire. Seulement, l'évidence exige de répéter que c'est la politique et non pas l'humanitaire qui détient la clé du succès de la lutte contre la pauvreté. Les modalités d'intervention peuvent être discutées, n'empêche, au départ, il faut avoir la ferme volonté d'agir collectivement.

«Si on décide d'avoir une société moins pauvre et surtout moins inégalitaire, on est capables de le faire, dit finalement la spécialiste. La société danoise en fait la preuve. Le Danemark est beaucoup moins inégalitaire que le Québec ou le Canada. Il a fait des choix nets dans ce sens, par exemple en imposant davantage la richesse et en ne taxant pas la consommation courante. Au Danemark, l'État intervient pour limiter l'écart entre les riches et les pauvres. Parce que parler de la lutte contre la pauvreté sans parler de la redistribution des richesses, c'est un leurre. Parce que s'attaquer à la pauvreté des enfants, comme on l'a fait ici au gouvernement fédéral, sans penser à la pauvreté des parents, c'est complètement ridicule.»

Voilà une autre évidence: si les médias parlaient un peu plus souvent de ces questions politiques, ça aiderait peut-être à les repositionner dans l'échiquier des priorités, quelque part, plus près des matchs du Canadien. «On continue à entretenir une image négative des pauvres, sauf quand on fait la charité, observe finalement la professeure Pascale Dufour. Là, on les aime bien, parce qu'ils permettent qu'on s'affiche comme généreux et compatissants. C'est sporadique et intéressé. Alors que réfléchir aux causes réelles de la pauvreté et aux remèdes, on ne semble pas trop avoir envie de le faire...»

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