Médias - Sur un écran près de chez vous

Le grand reporter américain Robert D. Kaplan couvre le vaste monde, et le Moyen-Orient en particulier, depuis un triste quart de siècle. Il était en Afghanistan après l'invasion russe et au moment de la guerre civile des années 1980. Il a écrit sur la Colombie, l'Irak, la Mongolie, le Rwanda, l'Afrique du Sud, la Turquie, la Bosnie et même les États-Unis. Il a été partout et a partout trempé la plume (ou le clavier) dans la plaie.

Plus tôt cet automne, ce spectateur engagé a écrit un billet pour The Atlantic Monthly, son excellent magazine, dans lequel il recommandait à tout un chacun de regarder la chaîne satellitaire qatarie al-Jazira (graphie française du réseau qatari). «Les nouvelles n'y sont pas tant partiales qu'honnêtement représentatives d'un point de vue équilibré provenant d'un monde en développement, a écrit M. Kaplan. Votre perspective dépend de votre position. Quand vous regardez le monde de Doha, ou de Mumbai, ou de Nairobi, il semble très différent de la vision offerte de Washington, de Londres ou de Saint Louis.»

Son texte rappelait que le réseau basé au Qatar diffuse maintenant en anglais des reportages sur d'innombrables points négligés par les médias occidentaux, du Niger au Guatemala. Mieux, la chaîne enchaîne les scoops et ouvre l'esprit sur le monde. C'est un peu comme avoir une conversation franche avec un Arabe, proposait le journaliste, «alors que les commentateurs du réseau Fox aux États-Unis donnent l'impression de n'avoir jamais rencontré un musulman de leur vie».

Diversifier les points de vue

Al-Jazira, le CNN ou le RDI arabe, a été lancée en 1996 avec le soutien moral et financier du cheik Hamad bin Khalifa al Thani, émir du Qatar. Son nom veut dire «l'île», tout simplement. La chaîne émet 24 heures sur 24 dans une centaine de pays. Son site Internet est le plus visité du monde arabe. Al Jazeera Children existe depuis 2005, Al Jazeera English depuis novembre 2006. C'est celle-là que le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a autorisé il y a quelques jours. Le signal comme le détail des modalités d'abonnement devraient être disponibles au début de l'année prochaine.

«En 2004, le CRTC avait déjà pratiquement empêché al-Jazira d'être retransmis au Canada en obligeant la télévision canadienne à traduire au préalable toute émission arabe pour s'assurer qu'elle ne contenait pas de propos antisémites», explique par courriel la professeure Lise Garon, du département d'information et de communication de l'Université Laval. La spécialiste des médias du monde arabe se réjouit du changement d'attitude du Conseil. «La bonne nouvelle, c'est que les points de vue officiels ou ethnocentriques cesseront de dominer l'actualité internationale disponible chez nous. Al-Jazira donne abondamment la parole aux sans-voix du monde arabe, mais aussi de l'Europe et des deux Amériques, oubliés la plupart du temps par les grands médias, dont ceux-ci parlent parfois, mais à qui ils ne donnent à peu près jamais la parole directement.»

Elle-même y trouve son compte. Mme Garon a l'habitude de consulter le site de la chaîne (et ses vidéos) tous les matins, en même temps que d'autres sources d'informations. Tous les internautes peuvent faire de même. «Ce matin, par exemple, j'ai pu entendre les Afghans de la rue exprimer leur scepticisme sur le plan dévoilé hier par Obama, ainsi que les réactions en Europe à la suite du référendum suisse sur l'interdiction des minarets, expliquait-elle mercredi. Rien de cela n'a encore paru dans nos médias.»

La semaine dernière, elle raconte avoir appris sur le même site que les pompiers de New York, «ces grands héros du 11-Septembre», sont aux prises avec une multiplication anormale de cancers depuis qu'ils ont respiré trop de benzène le jour du drame. «Nul ne semble se soucier de leur sort. Ça non plus on n'en parle pas ici. Quant à la tuerie de Fort Wood aux États-Unis le 5 novembre dernier, nos médias l'ont traitée comme un attentat terroriste uniquement, en faisant fi des taux faramineux de maladie mentale et de suicides dans l'armée américaine révélés par Al Jazeera English ce matin, comme si les deux problèmes n'étaient pas interreliés.»

Censure et propagande

La chaîne a même l'intention de couvrir le Canada pour le monde, comme elle le fait déjà à l'aide d'un de ses 69 bureaux internationaux. Surtout, elle relaie très bien, avec une aisance naturelle et des moyens uniques, tout ce qui se passe dans le monde arabe, avec une audace qui étonne, par exemple en employant des images puissantes, sanglantes, insupportables, parce que c'est ainsi que va le monde.

Osons donc un parallèle: pour comprendre la société québécoise, y compris dans ses excès, ses dérives, ses niaiseries et sa bêtise, pourrait-on faire l'impasse sur les médias d'ici pour n'accepter que ce qu'en dit le reste de la planète, si tant est qu'il s'intéresse à nous?

«La censure et la propagande prévalent dans le monde arabe — pour des raisons historiques, rappelons-le, et non pas à cause d'une mentalité ou d'une religion qui serait intolérante, écrit la professeure Garon. Ce phénomène empêche la démocratie en isolant politiquement ces millions de sans-voix qui pensent différemment de la vision officielle diffusée: pas d'opposition, dirait Montesquieu, pas de démocratie possible! Al-Jazira neutralise d'autant mieux cette propagande arabe que ses vidéos et bulletins de nouvelles ont le mérite de diffuser en quelques minutes à peine des informations interdites dans les discours officiels interminables, vides et ennuyeux.»

Les amis d'al-Jazira ne sont pas tous du même côté. Il s'en trouve aussi beaucoup ici, dans nos sociétés ouvertes. Le CRTC a noté que la chaîne a reçu un grand nombre d'interventions en faveur de son ajout aux listes numériques, notamment de la part de l'Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique, du leader du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, et du sénateur conservateur Hugh Segal. Quelques groupes, comme le Congrès juif canadien et B'nai Brith Canada, ne se sont pas opposés à la demande de licence mais ont indiqué qu'ils demeureraient «vigilants quant au contenu diffusé».

Seulement, il ne faut pas confondre les chaînes al-Jazira arabe et Al Jazeera English, la première relayant beaucoup plus de points de vue antioccidentaux, voire carrément antisémites. C'est d'ailleurs celle-là qui avait été «pratiquement» rejetée en 2004 par le CRTC. Le patron de l'autre, Tony Burman, un ex-directeur de CBC News, le réseau canadien-anglais, répète lui-même qu'il ne faut pas confondre les deux structures.

«[Les critiques] ont raison: al-Jazira remplit correctement la mission qu'elle s'est donnée, à savoir donner la parole à tous les points de vue, qu'ils soient antisémites, antioccidentaux, proterroristes... mais aussi islamophobes et antiarabes, poursuit pour sa part la professeure Garon. C'est ainsi que, ce matin, en consultant le site Al Jazeera English, j'ai entendu un député suisse, Oskar Freysinger, expliquer longuement qu'il fallait interdire la construction des minarets dans son pays. Pour le député, minarets = mariages forcés + femmes voilées + destruction de la démocratie suisse par un islam intolérant grâce à des financements occultes. Après la prestation du député Freysinger, ne devrait-on pas maintenant accuser Al Jazeera de propager l'islamophobie?»

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