Médias - Dominique Payette au chevet de l'information

Dominique Payette
Photo: - Le Devoir Dominique Payette

Une célèbre formule dit que le Canada est le Woody Allen des nations, en ce sens que son identité tient à sa perpétuelle crise d'identité. Cette perpétuelle perturbation a engendré une industrie des débats constitutionnels. L'état d'insécurité existentielle de ce vaste pays en manque de «nation building» a peut-être aussi stimulé la nuée d'études et d'enquêtes sur les communications qui remplissent maintenant une très longue tablette.

La professeure de l'Université Laval Dominique Payette va y ajouter quelques centaines de pages à la demande du ministère de la Culture et des Communications du Québec. Très franchement, elle n'est pas dupe. Elle cite elle-même d'entrée de jeu le rapport de sa collègue Armande St-Jean, de l'Université de Sherbrooke, passé à la trappe sitôt déposé il y a six ans.

«Je ne suis pas naïve, dit Mme Payette, interviewée par téléphone cette semaine. Je sais très bien, puisque je l'enseigne, que l'industrie des médias et des communications a probablement été la plus scrutée dans l'histoire canadienne. Je sais aussi que très peu de recommandations ont été mises en avant par les gouvernements. Mon défi principal, c'est donc d'arriver à être: 1) suffisamment intéressante; 2) originale; 3) pragmatique; et 4) convaincante pour arriver à susciter un élan suffisant pour que mes propres recommandations soient éventuellement entérinées et mises en avant.»

Scepticisme

Les manifestations de scepticisme se pointent déjà et là encore la mandataire reste stoïque. «Je comprends une certaine réaction des gens qui disent: "Encore une étude, encore un an!", ajoute-t-elle. Par ailleurs, j'ai le sentiment que les choses ont beaucoup évolué ces dernières années. Les journalistes n'étaient pas prêts jusqu'à récemment, mais là, il y a un sentiment d'urgence. La ministre l'a entendu et je l'ai entendu. C'est même d'abord ce cri qui m'a donné le goût d'embarquer dans ce projet.»

Dominique Payette, ex-journaliste de Radio-Canada, devenue professeure de communications, a été officiellement désignée la semaine dernière pour étudier l'état et l'avenir de l'information au Québec par Christine St-Pierre, ex-journaliste de Radio-Canada devenue ministre de la Culture et des Communications. Le rapport est attendu dans un an.

«Je pense que le travail sera loin d'être inutile. Il faut développer une vision d'ensemble sur le journalisme alors que dans ce milieu chacun a tendance à défendre son média, sa pertinence. C'est comme si chacun défendait sa crémerie en oubliant l'industrie globale du lait. Il faut par exemple se questionner sur la perte de sens, le glissement professionnel, le fait que les journalistes se sentent menacés par le soi-disant journalisme citoyen, Internet ou les blogues.»

Défendre le journalisme

La diversité des sources ou l'accessibilité à une information locale, nationale et internationale font partie intégrante du mandat. Seulement, toutes les questions seront soulevées à l'aide d'un même levier: le journalisme. «On l'appellera peut-être journalisme professionnel, peu importe, poursuit l'ex-membre de la coterie. Moi, je pense que le principal problème actuellement c'est qu'il n'y a personne pour défendre cette profession, y compris les journalistes. Chacun est dans son entreprise plus que dans sa profession.»

La professeure Payette situe le débat au plus fondamental. Pour elle, il faut défendre le journalisme parce qu'il constitue encore un formidable moyen d'assurer le débat nécessaire dans une société libre et ouverte. «Je suis allée dans des pays où l'information est contrôlée. Cette expérience m'a convaincue de l'extraordinaire richesse du libre débat des idées pour le progrès social. C'est plus qu'un rouage de la démocratie: c'est un gage de l'essor des sociétés.»

Pour elle, le journalisme crédible, professionnel, sert aussi à malmener la rumeur, cette plaie sociale qui pousse le plus souvent sur les plus vilains terreaux idéologiques. Seulement, il faut des moyens pour activer la bonne vieille mécanique du doute et de l'incertitude, de la recherche et de la critique. Il faut des moyens pour dénoncer le coquin.

«On parle beaucoup de modèles d'affaires et des moyens qu'il fournit au journalisme, commente alors la professeure. Je voudrais inverser la perspective et parler du journalisme à travers ses supports. Il faut revenir au fondement de l'entreprise. Il faut parler d'un métier qui défend les intérêts du public, qui débusque la vérité, ou en tout cas qui la cherche, sans passer son temps à dire: "Moi, je pense que..."»

Une de ses premières tâches consistera à dresser l'état des lieux des habitudes d'information au Québec. «On dit que les jeunes sont sur Internet et que les vieux s'alimentent aux vieux médias. Je ne suis pas certaine de ça. Je crois qu'il y a une fracture entre le consommateur d'infos sur toutes sortes de supports et les autres. Il faut aussi comprendre la fracture numérique entre les régions sans accès à Internet haute vitesse et les grands centres...»

«Le média, c'est le message», a résumé Marshall McLuhan, le plus grand théoricien des communications de ce pays obsédé par le sujet. Encore faut-il avoir accès au média pour bénéficier du message et d'un messager crédible pour le mettre en branle ailleurs comme dans ce pays à l'identité incertaine, en perpétuel questionnement...

Le Devoir