Nouvelles technologies - Le documentaire est en mutation

Les qualificatifs ne manquent pas lorsque vient le temps de décrire la route à prendre pour l'industrie du documentaire: nébuleuse, floue, jalonnée de sables mouvants, etc. L'incertitude semble être la seule certitude. Bousculés par de nouvelles technologies qui imposent une redéfinition des paramètres de production et de distribution des oeuvres, les artisans tentent de s'adapter et d'évoluer, le plus souvent à tâtons, mais toujours avec conviction.

«Après quinze ans de production, l'industrie du documentaire arrive à la fin d'un cycle, celui de la télévision. Nous en sommes à une croisée des chemins», soutient Monique Simard, directrice générale du Programme français de l'ONF. Finis les temps fastes des heures de gloire de la télévision câblée, où la demande de documentaires, stimulée par l'appétit vorace des chaî-nes spécialisées, excédait l'offre. La bête est finalement repue, principalement en raison de la fragmentation des auditoires. «Il y a eu une explosion des plateformes, ce qui a changé de façon fondamentale le rapport avec le public.»

La démocratisation d'Internet et des technologies de communication a ainsi contribué à l'avènement d'une classe d'auditeurs dotés d'attentes et de besoins différents, mais aussi à l'émergence de créateurs désireux d'exploiter les possibilités offertes par ces nouveaux médias d'échange. «La révolution numérique nous a propulsés dans l'ère du copier-coller et a favorisé l'appropriation des contenus par le spectateur-utilisateur, qui souhaite prendre une part active au déroulement de l'oeuvre. [...] Les artisans du documentaire vivent une période déstabilisante, mais excitante et stimulante», explique Luc Bourdon, directeur du programme Documentaire de l'INIS.

Inévitablement, de nouvelles considérations sont ainsi venues influencer la réflexion des créateurs, comme l'avoue Hugues Sweeney, conseiller et concepteur à la programmation numérique du Programme français de l'ONF: «Nous avons commencé à utiliser Internet et les nouvelles plateformes comme canevas de création, en nous demandant comment intégrer dans nos projets l'interactivité intrinsèque à l'expérience Web.»

Documentaire participatif

De cette volonté est né le documentaire dit «installation» — par opposition à linéaire — dont l'expérience variera selon l'auditeur, et parfois même selon la période à laquelle il est consulté.

On peut par exemple penser à l'excellent projet Waterlife (http://waterlife.nfb.ca/) ou au surprenant We Feel Fine (http://www.wefeelfine.org/), qui retrace et rend accessibles toutes les entrées récentes de blogues commençant par «I feel», afin de tracer un «humeur-o-mètre» évolutif de la population mondiale (d'expression anglaise). Dans les deux cas, chaque visite reste unique, l'internaute demeurant maître de sa navigation, au contraire d'un documentaire vidéo typique, où l'expérience est la même pour tous.

Au-delà de l'interactivité de l'interface, certaines initiatives, qualifiées de «production Web», permettent aux internautes d'influencer le processus créatif et parfois même d'y participer, comme c'est le cas pour l'immense chantier PIB (http://pib.onf.ca/index), mis en place par l'ONF. Le documentaire Web se propose en effet de présenter l'indice humain de la crise économique, à coups de cinq nouveaux récits (courts métrages ou essais photographiques) par semaine, pour l'instant à tout le moins.

Car rien n'est encore définitif, de l'aveu d'Hugues Sweeney: «Nous sommes en phase exploratoire. Le but de l'ONF est de repousser les frontières du documentaire et d'en favoriser l'évolution.»

Le projet, lancé depuis un peu plus d'un mois, compte beaucoup sur la participation des visiteurs, qui sont invités à montrer le visage de la crise dans leur communauté en soumettant leurs réactions sous forme de commentaires, d'images et de vidéos. Pour l'instant, le résultat final est un mystère. Les responsables attendent de connaître la réponse du public avant de prendre une décision.

Porte ouverte sur l'avenir

D'autres, tel Brett Gaylor, un cinéaste chez Eye Steel Film, vont encore plus loin et s'inspirent de la culture de partage de fichiers afin de proposer une redéfinition des limites traditionnelles de la création. «L'important n'est pas juste de permettre un partage d'idées et de matériel [sons, films, images, etc.], mais aussi d'avoir la liberté d'utiliser et de transformer ces derniers à notre guise.» Selon lui, les droits d'auteur sont une entrave passéiste à la créativité artistique et sont complètement obsolètes. Il milite donc pour une réévaluation des lois s'appliquant à la propriété intellectuelle, ce qui permettrait à la société de «reprendre le contrôle» du processus créatif, qu'elle a perdu au profit des grandes entreprises.

Au moins pratique-t-il ce qu'il prêche, lui dont le dernier documentaire, RiP: A Remix Manifesto, est entièrement disponible en ligne. Tous sont d'ailleurs encouragés à y contribuer et peuvent même utiliser le matériel original afin de proposer un montage alternatif!

Est-ce que de telles initiatives conduiront à la mort du documentaire linéaire traditionnel? «Bien sûr que non», s'exclame Luc Bourdon, agacé. Certes, les nouvelles technologies viendront «bousculer les manières de faire et de penser des créateurs, mais beaucoup d'éléments traditionnels sont là pour rester».

«La forme interactive doit être la plus appropriée pour le projet, sinon on perd son temps, ajoute Hugues Sweeney. Parfois, une démarche linéaire est beaucoup plus puissante et plus porteuse. Ça dépend toujours.»

À voir les récents succès de l'application ONF pour iPhone, qui permet aux usagers du célèbre appareil de visionner gratuitement les quelque 700 oeuvres déjà numérisées dans le site Internet de l'organisme, il est très tentant de leur donner raison...

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Collaborateur du Devoir

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