Coproduction - Le Québec est la province qui s'est le plus engagée dans des coproductions internationales

Un mariage. La comparaison s'échappe des lèvres de tous les producteurs québécois de documentaires pour décrire la coproduction internationale. Paperasserie, bureaucraties parallèles, incompréhension culturelle, démarches différentes, visées distinctes, communications complexes, flambée des coûts, perte de contrôle: certains ont abandonné cette méthode, d'autres considèrent qu'il s'agit d'un passage obligé. Le sujet ou le budget les poussent encore à s'unir pour le meilleur et pour le pire.

Budget qui déraille chez un partenaire, stress lié à un retard qui risquait de faire fondre des crédits d'impôt, récupération imprévue au Québec de la postproduction finale, multiplication des versions pour plaire aux diffuseurs internationaux. Le déroulement de la production derrière Pax Americana, qui sera projeté en primeur aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, s'avère aussi haletant que le film lui-même. Lucie Tremblay, malgré les maux de tête que lui a donnés cette coproduction tripartite (Ontario, Québec, France), ne regrette pas.

«Le sujet du film a été écrit par un réalisateur et scénariste qui est français et qui vit à Barcelone. Ici, dans nos règles de financement, la seule manière de travailler avec un réalisateur étranger, c'est de passer par la coproduction, justifie-t-elle. Le projet de Denis [Delestrac ] était tellement important. Ce sont des enjeux incroyables, dont on n'a pas beaucoup parlé, sur la militarisation de l'espace.»

Loin de se décourager, Lucie Tremblay venait de communiquer, la veille de son entretien avec Le Devoir, avec des producteurs asiatiques à propos d'une coproduction qui portera sur la présence chinoise au Gabon. Elle n'est pas la seule à persister. Même si, depuis 2006, il y a eu un fléchissement du nombre de coproductions, la part canadienne des investissements a légèrement augmenté. Selon un document publié par Téléfilm Canada, les producteurs canadiens sont restés essentiellement minoritaires dans les projets de coproduction jusqu'en 2006. La tendance semble se métamorphoser depuis 2007. Le Québec est la province qui s'est le plus engagée dans des coproductions internationales durant les cinq dernières années, avec une participation dans près de 70 films documentaires. «On veut aller dans une coproduction parce que ça ouvre sur d'autres marchés», ajoute Lucie Tremblay en parlant de diffuseurs tels Radio-Canada, CBC et la chaîne Arte, qui présenteront différentes versions de Pax Americana.

Financement

«Une coproduction, c'est difficile. Ça ajoute des problèmes. Ça n'en élimine pas. C'est d'abord une question de business», analyse avec pragmatisme Marcel Simard, président-directeur général des Productions Virage. Cette maison de production a fini par établir avec Point du Jour, une maison de production française, d'excellentes relations qui engendrent «un retour de l'ascenseur». L'un vient dépanner l'autre dans le cadre d'un projet onéreux (Les Réfugiés de la planète bleue), et vice-versa (La Guerre contre le cancer).

Nicola Merola, chef de la télévision internationale chez Pixcom, regarde la coproduction sous un angle similaire. «Dans le projet que je suis en train de coproduire avec la France, Trashopolis, je n'ai pas réussi à le financer seul. Je peux me dire: "Je prends un an de plus pour réussir à le financer seul" ou "Je vais aller chercher de l'argent ailleurs, à travers un coproducteur".» Pour cette série de cinq heures qui nécessite un budget de deux millions de dollars, Pixcom a choisi cette dernière option.

Afin de mener à terme la série Insectia, l'un de ses plus grands succès, Pixcom avait aussi fait appel à la France. Un complément bénéfique autant du côté financier que du côté créatif. «Il y a une dizaine d'années, l'expertise française de la macrocinématographie était meilleure que la nôtre, admet Jacquelin Bouchard, président et chef de la direction de Pixcom. Donc, dans les 20 % [d'investissement], il y a eu un apport net d'expertise.»

Divorce

Orlando Arriagada se range du côté des désillusionnés. Coproducteur dans trois projets, il en conserve des souvenirs amers. «C'est très difficile d'arrimer les méthodes de fonctionnement de deux pays différents. Nous, on a un système plus rigide sur les règlements. On est pas mal organisé comparativement à la France, où il y a un système d'enveloppe par producteur.»

«Parfois, on se ramasse dans une production où on commence minoritaire à 20 %. Mais les producteurs français, leurs budgets [...] montent subitement. Moi, en tant que producteur, je n'étais plus propriétaire des 20 %.» Comme les ententes négociées par Patrimoine canadien avec la France imposent une participation minimale de 20 % pour reconnaître la coproduction, M. Arriagada perdait ainsi ses droits. Ajoutons à cela des mésententes, dans la création des films, qui ont amplifié son découragement. Dans la conception d'une série sur Jules Vernes, il a dû arrêter la postproduction durant trois semaines. L'accent des voix hors-champ a été jugé trop québécois au goût des télédiffuseurs français, beaucoup plus interventionnistes dans le contenu créatif que les télédiffuseurs québécois.

Fracture Nord-Sud

Orlando Arriagada avait étudié les films documentaires d'ici dans ses cours d'histoire cinématographique au Chili. C'est ce qui l'avait convaincu de venir s'installer au Québec il y a 18 ans. Depuis son arrivée, il caresse le rêve de coproduire avec des pays d'Amérique latine. «Il y a des cinéastes intéressants. Ils ont un regard intéressant. C'est un regard différent de ce qu'on voit.» Mais ce rêve lui apparaît impossible, même si le Canada a négocié des ententes de coproduction avec l'Argentine, le Chili, la Colombie et le Brésil. «Dans nos budgets à nous, un film coûte environ 300 000 dollars. Il faudrait, si un producteur latino-américain voulait participer à une coproduction, qu'il [s'investisse] au minimum [dans] 20 % [de la production]. Ça veut dire qu'il devrait investir environ 60 000 dollars. Avec 60 000 dollars, en Amérique latine, ils vont faire un film tout seuls.» La fracture entre les rémunérations ici et celles dans les pays du Sud, qui sont allouées aux créateurs dans le domaine audiovisuel, complexifie davantage cette alliance. Avec sa boîte, Pimiento, 80 % de la production de M. Arriagada est tournée à l'étranger. Mais l'équipe et les investissements demeurent entièrement canadiens.

Le Canada possède une réglementation stricte et appliquée à la lettre. Une bonne chose en soi, mais les producteurs interpellent le gouvernement pour faciliter la coproduction. «Il faut trouver d'autres sources que notre petite économie locale ou nationale pour faire de la production. La coproduction, c'est un magnifique plateau qui est là, et c'est souvent de l'administration et de la bureaucratie qui [provoquent] les crises de nerfs», déclare Lucie Tremblay.

Jacquelin Bouchard, de Pixcom, qui développe des projets en coproduction internationale depuis 1989, abonde dans le même sens. «Le système canadien n'encourage pas profondément et réellement cette démarche.» Celui-ci propose même au gouvernement d'instaurer des incitations financières pour les producteurs qui veulent se lancer dans l'aventure. «Quand on parle de coproduction, ça permet de rayonner culturellement et de faire des échanges bilatéraux ou multilatéraux, de sortir de notre ghetto du Canada et du Québec en contenu.»

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