Vivre et voir le Québec en direct

Vous voulez les voir en primeur: il y a pour vous, dès le 11 novembre prochain, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Vous voulez les voir, voire les revoir, et tout cela, dans le calme de votre résidence: vous aurez le choix entre plus d'une chaîne spécialisée que le câble ou la coupole rendent accessible. Bienvenue, donc, dans le monde du documentaire, où non seulement les sujets traités dans les films dérangent, mais aussi ces politiques gouvernementales qui mettent à mal l'avenir d'un cinéma qui a ses lettres de noblesse.

Il y a 15 ans, Astral Média innové en lançant au Québec, et ainsi dans l'univers canadien de la télévision francophone,

Canal D, une chaîne qui devait inscrire dans sa programmation un contenu de documentaires établi à 50 %: licence, et maintien de cette licence, oblige!

«Cependant, nous nous sommes vite rendu compte que le documentaire plaisait énormément à l'auditoire, raconte aujourd'hui Judith Brosseau, vice-présidente principale à la programmation de Canal D, Historia et Série +. Pour cette raison, et sans y être contraint par le CRTC, notre grille horaire de soirée est désormais occupée à 80 % par le documentaire. La seule chose que nous avons gardée, ce sont des émissions de variétés et d'humour. De la sorte, nous répondons simplement à la demande de nos téléspectateurs.» Et on peut aussi ajouter que cet auditoire est non seulement fidèle, mais nombreux: c'est à 3,6 millions de reprises que, semaine après semaine, il y a syntonisation de la chaîne spécialisée.

Aussi, il ne faut donc pas se surprendre si, cinq ans plus tard, en 2000, Astral a aussi ajouté Historia à l'offre télévisuelle.

Un cinéma venu d'hier

Dès ses premiers balbutiements, et pour le Québec francophone c'était Radio-Canada et rien d'autre, il y eut complicité entre le tout récent Office national du film et le réseau d'images pour inscrire, entre dramatique, information, sport et divertissement, des images racontant le monde tel qu'il est: un Jacques Giraldeau se souvient encore avec plaisir des petites capsules de vie quotidienne qu'il tournait pour montrer à un vaste public le Montréal des années 50. Avant, il y avait eu un abbé Proulx pour enregistrer d'autres «belles histoires». Et longtemps le cinéma québécois fut d'abord et avant tout documentaire, avec à son apogée un Pierre Perrault qui projeta, avec grand succès, Pour la suite du monde.

Et quand l'autre télévision, celle du câble, apparut, il y eut retour d'enthousiasme chez les fabricants de ces images qui voulaient enregistrer le monde tel qu'il était: le

Vidéographe est né avec de beaux rêves à la clé. Mais l'espoir fut déçu. On a vite compris qu'il fallait faire plus que mettre en images car, pour ce cinéma, comme pour ses autres formes, le public veut des productions de qualité. Et tourner pour un seul public local ne donne pas accès aux nécessaires budgets que de telles productions exigent.

L'univers de la coproduction, des ententes internationales, allait ainsi imposer ses règles, d'autant plus que le Québec ne peut se payer à lui seul un Historia à l'américaine, ni compter sur une BBC, un PBS ou autres Radio-France pour financer de grandes reconstitutions ou de vastes enquêtes.

Une cinématographie originale

Mais les résultats obtenus en cotes d'écoute par un Canal D lui permettent toutefois de soutenir des productions originales. Si, selon certains, les films qui composent Mayday ne sont pas à rattacher au cinéma direct «pur et dur», ils ont toutefois du succès, et cela, ici et dans plus de cinquante autres pays de notre planète. On appréciera toutefois cette Mémoire qui tourne, une série consacrée au cinéma familial, ou ces grands reportages que des dimanches soirs font découvrir: Le Funambule, qui fut là présenté, a d'ailleurs mérité cette année l'Oscar du meilleur documentaire.

Et au Québec, si on est francophone, on est aussi québécois: du moins, c'est ce que les cotes d'écoute documentent. Le local suscite l'intérêt et le cinéma d'ici a sa façon de tourner: «Il y a une parole visuelle québécoise, informe Jean-Pierre Gariépy, directeur de l'Observatoire du documentaire. Elle se définit par une démarche d'auteurs, de cinéastes, qui tentent de mettre le moins d'intermédiaires possible entre eux et leur sujet. Cette spécificité du cinéma direct est mondialement reconnue, compte tenu de l'histoire de l'ONF. C'était vrai hier, ce l'est encore aujourd'hui. Nous avons de nombreux films qui se promènent dans les festivals, qui sont remarqués. Et, parfois, ils gagnent des prix.»

Une industrie en danger

Mais on craint pour l'avenir de cette cinématographie depuis qu'un ministre fédéral a annoncé son intention de revoir le financement de l'industrie. Il n'y aurait plus de part réservée au documentaire dans une nouvelle distribution des subventions, un communiqué émis par le ministre Moore annonçant «que le Fonds des médias du Canada placera l'accent sur les émissions dramatiques, les comédies et les émissions pour enfants. Il appuiera également des documentaires et des émissions de variétés ou d'arts de la scène, si le promoteur peut démontrer que le marché seul ne peut en soutenir la production.»

Péril, donc, en la demeure. Et rien sans doute ne fera bouger ces gens pour qui culture et information ne sont pas sans danger: on ne voudrait surtout pas voir ici un autre Moore,

Michael cette fois, obtenir le succès récolté au sud de nos frontières lorsqu'il intervient dans l'arène politique.

Malgré tout, les cinéastes tournent... et veulent tourner. Qui ira aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, et il a 11 jours pour le faire, du 11 au 21 novembre, verra la variété des programmations. Et qui veut le constater chez lui n'a qu'à ouvrir son téléviseur: le choix qu'il opère alors, qui établit les cotes d'écoute, détermine d'une certaine façon l'avenir du cinéma d'ici.

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