Médias - Attention, télé intelligente !

Wow! Revoilà l'historien suisse Henri Guillemin (1903-1992), narrateur hors pair qui a passionné toute une génération aux temps archaïques du petit écran, quand la télévision imitait encore les cours magistraux. Ici, à Point de mire, René Lévesque faisait carrément la leçon sur le vaste monde devant un tableau noir. Là-bas, M. Guillemin s'installait à son pupitre pour raconter Jean Jaurès, Jeanne d'Arc ou Jésus. Canal Savoir a choisi de reprendre son Napoléon, tous les mardis à 21h30 (en rediffusion les jeudis et vendredis). Un bon choix. Le professeur Guillemin était un grand spécialiste du XIXe siècle en général et de l'ère napoléonienne en particulier.

«Nous sommes en train de revoir complètement l'image et la programmation de Canal Savoir, mais nous avons décidé de repasser la série de Guillemin pour attirer et plaire à un certain public un peu nostalgique et pour faire découvrir ce fabuleux conteur aux plus jeunes», explique Michèle Fortin, présidente-directrice générale de Télé-Québec, le partenaire principal de la chaîne universitaire, en complète mutation depuis un an. «Tous ceux à qui on parlait de reprogrammer Guillemin trouvaient que c'était une excellente idée et nous avons donc osé.»

Antimercantile

Des surprises du genre, il en traîne à la pelle dans la programmation de Canal Savoir (CS), qui fête son 25e anniversaire en 2009. Deux exemples d'ouverture sur le monde? À PlanèteTerre.TV, Jean-François Lisée, directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), reçoit des spécialistes pour analyser les bouleversements internationaux. La série Planète continue dans cette veine en donnant la parole et l'image à des étudiants de la maîtrise en journalisme international de l'Université Laval.

Et encore? Une série permet de s'infiltrer dans les réserves du Musée de la civilisation à Québec. L'historien Denis Vaugeois examine la guerre de Sept-Ans et ses ramifications continentales avec Montcalm, Wolfe et les autres. Le Monde en images, de la BBC, prend cinq heures pour décortiquer notre rapport au visuel, des civilisations anciennes à nos jours. La chaîne propose aussi de nouveaux montages des grandes entrevues de Stéphan Bureau de la série Contact, des conférences d'écrivains, des portraits de comédiens, des reprises du Code Chastenay, etc.

Tout en demeurant «fidèle à sa mission de refléter la vie universitaire au Québec», la chaîne hyperspécialisée fait donc place à des émissions capables de rallier tous les amoureux de la connaissance qui veulent «stimuler leurs neurones», comme le dit son slogan. Cette impressionnante, riche et alléchante diversité découle en partie d'une entente avec Télé-Québec (TQ) signée l'an dernier et pour trois ans. Les bureaux de CS sont hébergés par TQ. Sept personnes y travaillent.

«Après 25 ans d'existence, Canal Savoir faisait face à un dilemme vital: soit on fermait, soit on revoyait le contenu de fond en comble», explique la directrice Sylvie Godbout, qui oeuvre au sein de cette chaîne depuis les débuts. Elle y a gravi les échelons un à un, jusqu'en haut. «Les universités elles-mêmes ont des problèmes financiers et il nous fallait une solution pour sortir de l'impasse. Le partenariat avec Télé-Québec nous a donné un second souffle.»

Canal Savoir demeure un organisme sans but lucratif. Seuls quatre établissements universitaires québécois ne font pas partie du consortium: les HEC, Polytechnique, Bishop et Concordia. N'empêche, avec sa formule de partage des ondes entre les universités d'un même territoire, la mécanique télévisuelle serait unique au monde dans son genre, encore plus avec sa formule bilingue. En France par exemple, les universités sont liées par Canal U, une webtélé. La survie, la renaissance pour tout dire de CS semble d'autant plus admirable que les universités québécoises désargentées ont toutes fermé leurs services audiovisuels, sauf l'UQAM , qui le maintient pour ses étudiants en communications.

Québec a fourni un million de dollars pour restaurer la chaîne universitaire. Les deux tiers de la somme financent les opérations de diffusion à travers tout le Canada, dans quatre millions de foyers au total. Le quart des Québécois disent regarder la chaîne au moins une fois dans l'année.

Elle vient aussi de revoir son image, son logo, ses identifications visuelles, son site Web. Adieu le look crypto soviétique... L'an dernier, une centaine d'heures de programmation ont été revues et corrigées. Adieu l'émission-culte et psychédélique sur les psychotropes... Près de la moitié de la grille sera transformée d'ici la fin de 2009-10.

«Tout le monde est généreux avec nous», dit la directrice Godbout. L'Institut national de l'image et du son (INIS) a par exemple fait remonter les rencontres entre les grands documentaristes québécois (Benoît Pilon, Hugo Latulipe, etc.) et ses étudiants. «La matière était disponible, le montage a été refait au rabais, ça ne coûte pas cher et tout le monde est content.»

Sa collègue de TQ raconte que certains propriétaires de droits les cèdent pour une poignée de dollars, justement parce que la diffusion se fait dans un but pédagogique, non mercantile, sans souci pour les tyranniques cotes d'écoute. «On ne fait pas deux millions d'auditoire à TQ non plus, dit Mme Fortin. Mais avec nos dizaines de milliers de téléspectateurs par émission, on compte. Avec Le Code Chastenay, diffusé sur les deux chaînes, on peut même faire la différence pour un choix de carrière scientifique, par exemple. C'est une contribution essentielle, mais ça n'a rien à voir avec le divertissement de détente, évidemment. Ce n'est pas un bruit de fond. C'est une télévision intelligente et il en faut...»

Le CS développe aussi des partenariats pour bonifier son offre. Le magazine Le Droit de savoir, produit par le Barreau du Québec en coproduction avec TQ, initie le public au système judiciaire québécois en abordant des problèmes très concrets, comme l'achat d'une maison, les rapports entre propriétaires et locataires, le voisinage, l'union de fait ou le mariage. Il y a 13 épisodes au total.

«Cette production peut servir au public, mais elle peut aussi être utile aux avocats, aux juges, aux étudiants en droit, dit Mme Fortin. Les droits sont ouverts et chacun peut s'en servir. De même, nos séries avec les musées peuvent être reproduites par les institutions. L'idée de base demeure la même: il existe une mine de connaissances et il faut les diffuser le plus possible.»

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