Le kirpan, les titans et le jubilé

Belfast! Little Rock! Le Globe and Mail y allait d'audacieuses comparaisons samedi dernier pour désigner l'attitude des parents de l'école Sainte-Catherine-Lebouré, à LaSalle, dans la controverse entourant le kirpan du petit sikh de 12 ans, Gurbaj Singh. Après avoir évoqué les guerres d'Irlande et le racisme contre les Noirs aux États-Unis, le Globe qualifiait de «signal d'intolérance» la décision du gouvernement québécois de porter en appel le jugement de la Cour supérieure dans cette affaire.

Pour le Globe, le compromis proposé par la cour dans son jugement du 17 mai était «éminemment raisonnable»: permettre au jeune sikh d'apporter son kirpan à l'école à la condition que l'objet soit en tout temps enveloppé et caché sous ses vêtements. Le Globe se demande si le ministre de la Justice du Québec n'a pas oublié les articles nos 3, 10 et 40 de la Charte des droits de la personne du Québec, qui garantissent le droit à la liberté de religion et le droit à une instruction publique gratuite. Du reste, «personne n'a rapporté ne serait-ce qu'une seule agression au kirpan par un élève où que ce soit au Canada. À Surrey, en Colombie-Britannique, où les sikhs forment une majorité dans plusieurs écoles, la commission scolaire ne s'est pas opposée au port du kirpan.» Au fond, pour le Globe, cette question ne mérite même pas d'être soulevée puisqu'elle a été réglée il y a longtemps, lorsque d'autres problèmes analogues ont été soulevés: «Les turbans dans la GRC, l'assurance que les minorités obtiennent une journée de congé lors de leur sabbat, des congés de maternité pour les femmes et les rampes d'accès pour les personnes handicapées.» La question est réglée... «sauf au Québec», s'indigne le Globe, qui conclut en faisant remarquer que cette décision n'aidera en rien «un gouvernement qui tente encore de faire oublier son image de nationalisme fermé», image «naguère créée par les propos acerbes de l'ancien premier ministre Parizeau sur "l'argent et le vote ethnique"».


Mardi, toujours dans le Globe, un ancien conseiller à la Commission canadienne des droits de la personne, Amyn Sajoo, condamnait lui aussi la décision québécoise. Aller en appel, manifester contre le port du kirpan — comme les «parents blancs» de LaSalle —, tout cela prouve un «manque de tolérance» et marque, en cette ère post-11 septembre, le triomphe des «préjugés sur les principes». Selon Sajoo, l'affaire du kirpan révèle aussi un problème suscité par le principe même de la séparation de l'Église et de l'État. En forçant tous les citoyens à cacher leur religion dans la sphère privée, en poussant ainsi les êtres à se «compartimenter», on risque d'aggraver, prétend Sajoo, le «malaise de la modernité», diagnostiqué notamment par Charles Taylor. Le «désenchantement» du monde a eu un prix élevé, écrit Sajoo, et aujourd'hui, c'est le «fondamentalisme séculier», une sorte de position radicalement antireligieuse, qui menace.








Le choc Chrétien-Martin a eu lieu dimanche dernier, le saviez-vous?


Richard Gwyn, du Toronto Star, ne reculant jamais devant une hypothèse hardie, affirme que c'est le déclin du séparatisme qui a permis ce choc, longtemps retardé. «Le séparatisme les a tenus ensemble parce qu'il les gardait à une certaine distance l'un de l'autre», écrit Gwyn de façon paradoxale.


Le «début de la fin» de leur tandem a donc été le succès de la «loi sur la clarté». Car la réaction au Québec n'a pas été aussi forte que ce qu'on prédisait. Et aux élections qui ont suivi, les libéraux ont obtenu plus de sièges au Québec que le Bloc québécois. «Chrétien avait donc remporté son djihad personnel de toujours contre le séparatisme. De plus, il avait gagné à sa façon en optant pour la ligne dure contre les séparatistes.» Bien sûr, aux yeux de Chrétien, Martin a toujours été trop enclin à faire des compromis avec le Québec.


Aussi, la «mort» de la question de «l'unité nationale» signifiait la montée en importance des questions économiques, le domaine par excellence de Paul Martin. Le «djihad personnel» de ce dernier, écrit Gwyn, consistait en l'élimination du déficit. Et, «une fois que cette guerre a été gagnée», Martin est parti en campagne «contre la dette et les impôts élevés». Mais Jean Chrétien est profondément irrité de voir l'opinion publique accorder tout le crédit à Paul Martin pour les performances économiques du gouvernement libéral. «Dès les premiers mois de 2001, il n'y avait plus aucun dossier politique important pour entraver la rivalité personnelle entre Martin et Chrétien.»


Chrétien-Martin, Martin-Chrétien: avec toute cette saga du «choc des titans» (comme le disait Ross McLennan à la blague dans le Winnipeg Sun de jeudi)... on parle moins des scandales, ne trouvez-vous pas? Plusieurs commentateurs du ROC (rest of Canada) faisaient ce même constat cette semaine. «Scandale? Quel scandale? C'est la nouvelle d'hier, ça, non?», écrivait Linda Williamson, qui disait comprendre enfin pourquoi on entend souvent dire qu'«une semaine, en politique, c'est une éternité». Williamson pourfendait aussi CanWest Global — qui possède les journaux de la chaîne Southam — pour un éditorial publié cette semaine dans tous les journaux de la chaîne. Un texte où l'on prétendait que les médias étaient allés «trop loin» dans la dénonciation du gouvernement Chrétien.








«God save us from the Queen»: c'était le titre d'un article d'Ian Hunter dans le Globe and Mail de mercredi. Hunter prétend que les fêtes soulignant le jubilé de la reine d'Angleterre — «notamment le concert rock qui a eu lieu devant le palais de Buckingham lundi» — l'ont transformé. De «monarchiste hésitant, il est devenu républicain hésitant». Hunter a été particulièrement rebuté par le concert «cacophonique» d'un «ramassis d'interprètes vieillissants» tels «sir Paul McCartney, sir Elton John, qui se délecte dans le rôle de la reine mère du rock, Ozzy Osborne (bientôt sir), et bien d'autres». Au dire de Hunter, tout le dilemme de la monarchie contemporaine se révélait ici: «Dans la mesure où les membres de la famille royale dansent le boogie avec leurs sujets, toute la différence entre eux se trouve annulée. Mais s'ils ne le font pas, on dit des membres de la famille royale qu'ils sont trop éloignés du peuple et insensibles.»


Le Globe, en éditorial mercredi, rappelait sa position à propos de la monarchie. Élisabeth II est peut-être bien sympathique, elle est certainement aussi la reine du Canada, mais elle est d'abord et avant tout la reine d'Angleterre. Certes, plusieurs Canadiens souhaiteront sans doute célébrer le jubilé de façon toute spéciale entre le 21 juin et le 1er juillet — selon les dates fixées par le fédéral —, mais le Globe dit être d'accord avec les Canadiens qui trouvent curieux que le pays ait «un chef d'État étranger».