Médias - Un clown à la une

Les logiciens appellent cela un paradoxe: transplanter un cheveu sur le coco d'un chauve n'en fait pas un chevelu. Deux ou trois non plus, Homer Simpson le sait bien. Et cent ou mille? À partir de quand la mutation se produit-elle? À partir de quand la quantité se change-t-elle en qualité? À partir de quand beaucoup devient-il assez, puis trop?

La paradoxale question a surgi lentement mais sûrement au fur et à mesure des apparitions de la boule de Guy Laliberté dans les médias au cours des derniers mois. On a d'abord su, début juin, qu'il irait dans l'espace. Puis, pendant l'été, des médias québécois ont dépêché des reporters pour documenter son entraînement. Puis le fondateur du Cirque du Soleil est parti en fusée et ç'a été un premier déluge, avec des conférences en direct de la Station spatiale pour entendre ses enfants lui crier un à un: « Je t'aime, papouuuuu... »

Hier, la vague a muté en tsunami médiatique, alors que le clown cosmonaute se retrouvait au centre d'un spectacle planétaire relayé par RDI. Le mégashow sera repiqué en version d'une heure demain à la chaîne généraliste. Si ces relais de la grande finale semblaient justifiés — Al Gore et U2 en même temps ou tout comme, ce n'est pas rien, non plus qu'un spectacle planétaire en quatorze étapes —, la couverture préalable immodérée l'était-elle tout autant? Répétons la question: à partir de quand beaucoup devient-il trop?

Le pour et le contre

« Nous considérons que notre couverture était juste, parce que nous partons de la prémisse que c'est un événement d'intérêt public », répond Marc Pichette, directeur des relations publiques et de la promotion (Télévision et information) du Service français de Radio-Canada. Il rappelle d'entrée de jeu que la société d'État a suivi systématiquement tous les voyages d'astronautes canadiens depuis le premier de Marc Garneau, il y a 25 ans tout juste. « Les touristes de l'espace sont rares et suscitent un intérêt médiatique mondial, ajoute-t-il. Dans le cas présent, il s'agit d'un Québécois qui est un grand créateur dans son domaine. »

RDI a obtenu les droits exclusifs du spectacle au Canada et fourni en échange des services logistiques pour la rediffusion du spectacle ailleurs dans le monde. Cette liaison privilégiée explique peut-être pourquoi TVA couvrait modérément l'affaire dans le cadre de ses bulletins réguliers. Par contre, Le Journal de Montréal en lock-out, qui appartient à Quebecor comme TVA, a dépêché un patron-journaliste en Russie.

Le magazine L'Actualité aussi. Le grand reporter Michel Arseneault a fait le saut à Moscou et pondu un texte avec un je-ne-sais-quoi d'ironique sur le sujet du milliardaire écolo et de son gros cadeau de 35 millions de dollars de lui-même à lui-même. Le reportage (sans entrevue avec M. Laliberté) s'insérait en fait dans un dossier sur les nouveaux supermécènes, comme Guy Laliberté, qui s'est donc retrouvé en une là aussi, fin septembre, comme quoi la vie est bien faite.

« Nous commandons nos textes six ou sept mois à l'avance, corrige fermement Carole Beaulieu. À un moment, nous avons appris que M. Laliberté devenait un touriste de l'espace et nous avons arrimé les deux sujets ensemble. [...] On n'était toujours pas pour reculer au nom du fait que Guy Laliberté fait quelque chose que certaines personnes vont trouver "flyé". Reste que le sujet des nouveaux philanthropes est un sujet de une pour nous. [...] L'Actualité, son mandat, c'est de parler des Québécois, beaucoup, qui font toutes sortes de choses. Or, depuis que le magazine existe, M. Laliberté, en dépit de ses succès, n'avait jamais fait la une. »

Compris. En plus, le blogueur du magazine, Pierre Cayouette, a été un des premiers à tirer une salve vers le Kazakhstan le 30 septembre. « Tant mieux pour lui si les médias jouent son jeu avec complaisance et suivent sa mission comme si c'était celle d'un astronaute qui en a bavé toute sa vie », écrivait-il.

Le directeur Pichette épluche à son tour le travail des différents services de Radio-Canada. RDI a couvert tous les moments forts en direct, jusqu'à hier. Les premières chaînes radio et télé ont proposé des reportages. La radio a laissé place à des critiques. Il y a une semaine, un spécialiste du marketing évaluait à 100 millions les retombées publicitaires de la couverture mondiale.

À ce propos, une célèbre définition du baron de la presse britannique Lord Northclife dit que l'information, c'est ce que quelqu'un, quelque part, veut supprimer et que tout le reste devient de la publicité...

« Je n'ai pas regardé ou écouté toutes les émissions, dit le directeur Marc Pichette. Mais je suis certain que, selon les standards de qualité journalistique à Radio-Canada, nous sommes allés au-delà de l'encensement de ce que fait M. Laliberté. Je le répète: nous rejetons la lecture de l'exposition indue du voyage ou de la cause qu'il défend. » Il rappelle aussi que la télévision d'État propose en ce moment des séries sur la gestion de l'eau et sur le développement durable.

Le pour et le contre. La publicité (dans le sens de rendre public) et la critique, en même temps. La logique se retrouve un peu au sein de la « mission sociale poétique » puisque quelques sévères opinions sur le voyage percent sur le site de la fondation One Drop (onedrop.org), celle-là même qui pilote les projets humanitaires de Guy Laliberté (« L'eau pour tous, tous pour l'eau »).

« C'est-tu pas aberrant de voir 35 millions de dollars dépensés pour aller dire en haut que l'eau, c'est important pour tout le monde sur la planète!, a écrit lundi un internaute. Moi, ça me révolte au plus haut point!!! » La grande majorité des commentaires flattent par contre le clown des étoiles dans le sens de la comète.

Il rentre demain. Et puis après? Une équipe de cinéma a suivi Guy Laliberté pour documenter le fabuleux voyage. Le film devrait logiquement se retrouver bientôt dans la programmation d'une télé, quelque part, une heure sur la Terre. Un poil de plus sur le coco...

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