La Presse menacée de fermeture

Les syndiqués auront accès à une partie des livres comptables pour prouver l'étendue de la crise. Seulement, la partie patronale leur donne jusqu'au 1er décembre pour amputer leurs conditions de travail. Sinon, avertit-elle, le quotidien cessera de paraître, un point c'est tout...

Ça passe ou ça casse. Et de toute manière, ça va mal.

La Presse donne jusqu'au 1er décembre à ses employés syndiqués pour signer de nouvelles conventions collectives. Sans quoi, la publication du journal sera «suspendue, sur papier et sur Cyberpresse», avertit un communiqué interne diffusé hier, signé par le président et éditeur, Guy Crevier.

Pour prouver qu'il y a péril en la demeure, la direction accepte de révéler à des comptables mandatés par les syndicats les résultats financiers détaillés couvrant la période de janvier à août 2009. Les employés demandent à voir ces données (et bien d'autres) pour confirmer les piètres performances de l'entreprise évoquées par les gestionnaires afin d'exiger d'importantes concessions. Selon les prévisions des patrons, sans ces mesures draconiennes, le quotidien cumulerait des pertes de 100 millions d'ici 2013, soit environ 2 millions par mois.

La partie patronale promet aux syndicats de rendre les états financiers disponibles le 15 octobre et pense que la partie syndicale mettra deux semaines à les examiner. Le quotidien négocie avec ses 700 employés répartis en huit syndicats, dont 240 du Syndicat des travailleurs de l'information de La Presse (STIP). Les conventions sont échues depuis le début de l'année.

Sitôt l'ultimatum diffusé, les officiers syndicaux ont organisé une réunion extraordinaire, puis ont réagi publiquement à leur tour. Leur propre communiqué commun réitère leur volonté de négocier et critique l'ultimatum rendu public.

«Nous déplorons cette façon de faire, a dit hier Hélène de Guise, présidente du STIP, en conférence devant son lieu de travail, dans le Vieux-Montréal. Choc ou pas, c'est une manière que nous déplorons.»

Les syndiqués ont reçu un appui soudain hier quand la Cour d'appel a confirmé que Power Corporation devait divulguer les résultats financiers de sa filiale Gesca Ltée, propriétaires de plusieurs quotidiens québécois, dont La Presse. Le Mouvement d'éducation et de défense des actionnaires (MEDAC) et son fondateur, Yves Michaud, tentent d'obtenir ces données depuis plus de quatre ans.

Le texte alarmiste et menaçant de l'ultimatum s'intitule Trois mois pour nous entendre pour assurer la survie de La Presse. Il est signé par Guy Crevier, tout simplement. M. Crevier est président et éditeur du journal, mais aussi président de Gesca, qui possède également six autres quotidiens du Québec.

Le gestionnaire annonce que «le modèle d'affaires actuel [du journal] n'a aucune chance de survivre» et que «La Presse est de plus en plus menacée». Il ajoute sur un ton grave: «À compter du 1er décembre prochain, La Presse ne pourra tout simplement plus poursuivre ses activités sans changements importants dans ses coûts. À défaut d'un règlement à cette date, la publication de La Presse sera suspendue, sur papier et sur Cyberpresse. Il est de mon devoir de vous en informer dès maintenant.»

La date du 1er décembre correspond à l'échéance fixée pour la mise en place du plan de réduction de dépenses «afin d'atteindre les objectifs fixés pour le maintien de notre emprunt bancaire», précise Guy Crevier dans son texte.

Ces emprunts liés en partie au déficit actuariel sont jugés moins dramatiquement par les syndiqués. «C'est un problème parmi tant d'autres, dit Yvan Berthelot, président du Syndicat de la préparation de La Presse. Déjà, les syndicats ont pris des arrangements pour étendre le règlement du déficit sur dix ans au lieu de cinq. Ce n'est pas un problème majeur. On comprend que tous les régimes à prestations déterminées ont un problème de solvabilité. Celui-ci est temporaire. Au 31 décembre 2007, il était d'environ 35 millions. On verra en 2010, à la date prévue de la prochaine évaluation actuarielle.»

Gesca cherche à réduire les frais de fonctionnement de son quotidien montréalais de 26 millions par année. La moitié de la somme a été trouvée par des moyens techniques, dont la réduction du format du journal et l'élimination de l'édition du dimanche. Reste à en trouver autant en sabrant les conventions collectives, par exemple en rétablissant la semaine de travail de cinq jours, ce qui se traduirait par la suppression d'une centaine d'emplois.

«Nous leur demandons de travailler comme

99 % de la population», a commenté Caroline Jamet, vice-présidente des communications de La Presse, qui a également jugé sévèrement les négociations en cours depuis des mois. «Le dialogue est amorcé, mais il n'y a pas de véritable discussion sur le problème structurel auquel nous sommes confrontés.»