Fin des journaux, fin des nations?

Le déclin des médias de masse entraînerait-il le déclin des nations comme groupes d'identification? Les difficultés du journal, média démocratique traditionnel, et la montée des médias de niche saperaient à terme la notion même de nation. Entre deux fêtes qui se prétendent «nationales» — la Saint-Jean et la «Confédération» —, un dossier sur deux phénomènes qui sont peut-être davantage liés qu'on ne pourrait le croire.

Québec — Daniel Jacques est inquiet, à l'autre bout de la table. Le philosophe, auteur de l'essai exigeant, mais acclamé, La Fatigue politique du Québec français (Boréal, 2008), lance, après avoir décrit une certaine lassitude des Québécois pour eux-mêmes et leurs combats, leur désenchantement à l'égard du projet national en général et du projet souverainiste en particulier: «Je le sais que c'est déprimant. J'aimerais mieux écrire autre chose. Mais c'est comme ça.» Pourquoi cette «fatigue»? Pourquoi, élection après élection, par exemple, le plancher des taux de participation baisse-t-il? La politique ne semble plus être le sport national des Québécois. Et tous s'entendaient, la semaine dernière, pour «dépolitiser» la Saint-Jean afin d'en faire un événement exclusivement «festif».

Et si, parmi les facteurs suscitant la lassitude, il y avait cette crise des médias dont les signes se multiplient partout: lock-out chez Quebecor, abandon de bulletins télévisés (TQS) ou d'une édition papier du dimanche (La Presse) ou du lundi (National Post), désintérêt des réactions pour les collines parlementaires, compressions draconiennes (Radio-Canada).

Le lien? Avec la multiplication des chaînes et Internet, les auditoires éclatent, on passe du «broadcast» au «pointcast», les journaux déclinent (sauf Le Devoir, bien sûr!). Les grands «rendez-vous» de l'époque des médias de masse se font de plus en plus rares, sauf pour les événements transnationaux sportifs ou liés au divertissement (mort de Michael Jackson). Pour le reste, on consomme les informations quand et comment cela nous plaît. On se limite de plus en plus aux communautés avec qui l'on partage nos intérêts propres.

Bref: et si, dans les prochaines années, on avait de moins en moins le sentiment de former une nation parce que l'espace public ne cesse d'éclater, de se morceler?



Un monde commun

Daniel Jacques, intrigué par l'hypothèse, l'explore de bonne grâce. Le premier média de masse, le journal, fait-il remarquer spontanément, «est le lieu dans lequel on sort de sa bulle et on a accès à un monde commun». Ces nouvelles toujours organisées en fonction d'un intérêt national tranchent avec Internet, univers global où c'est «chacun dans sa niche»; laquelle niche est le plus souvent transnationale. «On n'a pas besoin de fréquenter beaucoup l'univers d'Internet pour prendre conscience qu'il est complètement fragmenté. Il ne donne aucun sens d'unité», note Daniel Jacques.

Or «l'idée de nation, c'est d'abord celle de l'unité». Celle, aussi, qu'il y a «quelque chose de mis en commun, de partagé». Un «lieu» où les activités humaines vont prendre place. «Il n'y a pas de nations qui ont un sens si on perd cette notion d'unité. Le journal a servi à construire cela.»

Daniel Jacques rappelle que son auteur fétiche, Alexis de Tocqueville, avait bien expliqué les rapports féconds entre journaux, nation et démocratie. Tocqueville débarquant aux États-Unis dans les années 1830 parle de manière élogieuse du «développement prodigieux qu'a pris aux États-Unis la presse quotidienne». L'utilité du média imprimé? Tocqueville y va d'une formule qui exprime magnifiquement la puissance du «broadcast»: «Il n'y a qu'un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée.» Un journal «vous parle tous les jours et brièvement de l'affaire commune», soutient-il. «S'il n'y avait pas de journaux, il n'y aurait pas d'action commune», écrivait-il dans De la démocratie en Amérique.



Anderson

Toute une littérature soutient que l'imprimerie a contribué à la naissance, voire à la création, de la nation. Avant, on s'identifiait à sa «cité». Dans son classique L'Imaginaire national (Imagined Communities, 1983), Benedict Anderson s'est penché sur le «capitalisme de l'imprimé», qui a produit une série d'effets ayant permis de jeter «les bases de la conscience nationale».

Le premier effet du capitalisme de l'imprimé est linguistique. L'imprimerie crée des communautés de «lecteurs» qui bouleverseront la façon dont les communautés politiques vont se définir. Le marché des lecteurs de latin étant vite épuisé, dès le XVIe siècle les imprimeurs et éditeurs exploitèrent d'autres marchés. Ceux des langues «vernaculaires». L'effet à moyen terme fut de fixer ces langues, de les standardiser et donc de définir des espaces linguistiques nationaux.

Anderson reprend ensuite la thèse de Marshall McLuhan selon laquelle le livre fut la première marchandise industrielle de type moderne produite en série. Or, écrit-il, «le journal n'est qu'une "forme extrême" de livre, un livre qui se vend sur une échelle colossale, mais dont la popularité est éphémère». Premier produit dont «l'obsolescence est programmée»!

Anderson qualifie de «cérémonie de masse» la lecture simultanée d'un même texte appelé à être obsolète rapidement. Il rappelle que déjà Hegel (1770-1831) avait fait remarquer que «la lecture du journal est pour l'homme moderne un substitut de la prière matinale». Il ajoute: «Pourtant, chaque communiant sait pertinemment que la cérémonie qu'il accomplit est répétée simultanément par des milliers (ou des millions) d'autres, dont il connaît parfaitement l'existence même s'il n'a pas la moindre idée de leur identité.» Ces individus viennent à former son «imaginaire national».

Comme le fait remarquer le professeur du département des littératures comparées de l'UdeM Jean-Claude Guédon, «la radio et surtout la télévision» ont pris le relais des médias imprimés dans le développement de la communication de masse et de l'imaginaire collectif de la nation. L'auteur américain Douglas Rushkoff allait d'ailleurs dans le même sens, récemment, mais en y ajoutant une critique du média de masse: «La radio et la télévision de masse ne sont en fait que des extensions de l'imprimerie: dispendieuses, elles constituent des médias où un émetteur arrosant les masses promeut la distribution massive d'histoires et d'idées propres à une petite élite.»



Déplacement de frontières

Mais qu'arrive-t-il à l'espace public national lorsque des blogues, Facebook, Twitter et «Wikis» divers commencent à prendre une place de plus en plus importante? On l'a vu en Iran. «Ce transfert vers le numérique et Internet conduit à une nouvelle distribution des espaces publics», soutient Jean-Claude Guédon. Selon lui, ce n'est pas un monde totalement sans frontières: les «langues constituent les seules vraies frontières dans Internet». Au Canada, par exemple, cela signifie que l'espace public francophone tendra à «s'assimiler à l'espace francophone en général, tandis que l'espace anglophone du Canada va tendre à s'assimiler à l'espace anglophone».

Par conséquent, au Canada, les minorités, dans la mesure où elles appartiennent à des diasporas linguistiques importantes (espagnole, arabe, hindi, portugais, etc.), vont également graviter dans ce sens. Cela annonce-t-il un éclatement encore plus grand de la nation, des deux grands «espaces publics» canadiens: celui du Québec et celui du ROC? «Tout cela peut annoncer une redistribution complexe des pouvoirs entre les dimensions proprement politiques (le fédéralisme) et nationales (les ethnies au Canada)», suggère Guédon. Selon lui, comme l'imprimerie a suscité à la fois un «regain du latin» et une «fixation des langues vernaculaires», la reconfiguration des espaces publics par Internet pourrait être très paradoxale: il renforcerait «l'ancrage linguistique (tout en l'internationalisant) des ethnies canadiennes» et donnerait en même temps à l'État central un rôle plus clair, «parce que nettement politique et nettement distingué des enjeux de l'identité collective». En d'autres termes, la distance entre la notion contractuelle de la citoyenneté et la dimension psycho-affective de l'identité nationale augmenterait. «Cela aura des effets complexes, mais probablement très intéressants, sur chacun d'entre nous en nous forçant à distinguer entre le rationnel et l'affectif en nous-mêmes.»