Faire d'Internet un service essentiel

C'est forcément dans Facebook que la mobilisation a fini par prendre un peu forme. Depuis l'automne dernier, un groupe s'est en effet mis en mouvement dans ce réseau de socialisation en ligne autour d'un objectif simple: inciter Jean Charest à donner au Québec un plan de développement numérique. À ce jour, 300 personnes y ont pris part.

Le projet est né l'automne dernier, après que le CEFRIO et Recherche Internet Canada (RIC) eurent publié coup sur coup des données peu flatteuses sur l'usage des technologies de l'information et des communications (TIC) au Québec et ailleurs au pays. Un Québec en retard sur les autres provinces avec un nombre moins élevé d'internautes. Un Québec aussi où le commerce en ligne prend lentement forme... mais au profit d'entreprises situées à l'extérieur de la province et du pays, la plupart du temps.

La situation a été prise au sérieux par un groupe baptisé YulBiz-Montréal qui, en pleine campagne électorale, a envoyé une lettre à Jean Charest, «pour allumer une lumière», résume Patricia Tessier, auteure de la lettre et aujourd'hui vice-présidente marketing chez Sun Média. «On espérait que ce sujet trouve sa place dans la campagne, mais ça n'a pas fonctionné.»

Dans la missive, le groupe rappelait que «les investissements dans l'économie numérique accroissent la compétitivité de l'ensemble des autres secteurs de l'économie» et que, dans ce contexte, «la préparation d'un plan de développement de l'économie numérique est un impératif pour le gouvernement québécois». Il y était question d'accès à Internet haute vitesse pour tous, mais surtout d'un changement de paradigme: «L'Internet haut débit constitue aujourd'hui, comme l'eau, le téléphone ou l'électricité, une commodité essentielle», pouvait-on lire. Rien de moins.

Idée farfelue? Loin de là, pense René Barsalo, directeur de recherche à la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal, qui prend chaque jour la mesure de la désuétude des infrastructures canadiennes servant au transfert des données numériques. Avec désolation. «Il nous faut un débat de société sur la connectivité, lance-t-il. Actuellement, les politiciens voient l'Internet uniquement comme un service offert par des compagnies de télécommunication. Ils ne comprennent pas que c'est devenu bien plus que ça: un outil de développement économique, social, régional, et pas seulement un fil pour envoyer des courriels et regarder les photos de sa matante.»

Depuis 1996 et l'apparition des premiers branchements Internet à haut débit, les choses ont effectivement bien changé. Désormais, la création de contenu, le travail en équipe dans des entreprises globalisées, le partage de données de recherches médicales ou encore la survie de certaines PME, versées dans le commerce électronique par exemple, passe par un réseau de transfert de données fiable, rapide, et dont l'accès est offert à un coût raisonnable, croit M. Barsalo.

Et pour cela, pas question de se fier seulement aux fournisseurs d'accès pour la construction et le développement d'un réseau fiable, ajoute Patricia Tessier. «C'est comme pour les autoroutes, dit-elle. On ne peut pas attendre après le privé pour les voir apparaître.»

Devant l'urgence de la situation, plusieurs appellent donc à une intervention du gouvernement pour faire émerger un réseau en harmonie avec l'économie numérique dont le Canada ne pourra certainement pas se passer. Ici, en adoptant une politique de développement technologique, là en forçant les câblodistributeurs à mettre à jour leurs infrastructures et les entrepreneurs à installer de la fibre optique dans toutes les nouvelles constructions; résidentielles, commerciales et institutionnelles. Entre autres.

«Laisser le marché s'occuper tout seul de cela, ça ne fonctionne pas», dit M. Barsalo. À preuve: «Nous sommes en 2009, 10 % de la population, en région, n'est pas capable d'avoir accès à Internet, ajoute Mme Tessier. Même des parcs industriels n'y ont pas accès.»

Le tableau est sombre. Il est aussi débordant de paradoxes. La preuve: sous l'effet de quelques programmes gouvernementaux, comme Villages branchés, la fibre optique a été installée dans certaines régions éloignées des grands centres urbains avec à la clé la possibilité aujourd'hui, contre 80 $, d'avoir un accès Internet dans le petit village de La Pêche, près de Wakefield, à une vitesse de deux à cent fois plus rapide que celle offerte sur le Plateau Mont-Royal de Montréal.

«C'est là une belle preuve que l'intervention du gouvernement peut accélérer les choses, résume le directeur de la recherche à la SAT. Dans les pays où l'économie numérique se porte bien, le dossier des infrastructures, du réseau, relève désormais du bureau du premier ministre. Alors que l'on parle de relance économique à une époque où l'on doit reconstruire nos alliances, le Canada part aujourd'hui, vu l'état de son réseau, avec un handicap. Et il faut collectivement trouver une solution pour s'en sortir.»

À moins que le problème ne finisse par se régler de lui-même: «Moins on a accès au réseau, dit Sylvain Carle de l'Alliance numérique, moins la culture numérique devient intégrante de nos pratiques, nos activités, notre économie et moins on est présents sur le réseau» qui, à la longue, va finir par devenir inutile. Au Canada du moins.
6 commentaires
  • Mario Tremblay - Abonné 16 mai 2009 08 h 17

    Lisez ce qui s'écrit sur l'échangeur Turcot ...

    Et vous allez comprendre que nos gouvernants s'impliquent dans de grands projets d'infrastructures sur des paradigmes dépassés. Un autre exemple : je comprends que la Chine en soit aux grands barrages, mais le Québec? De 1960 à 2009, ça fait plus de 40 ans ... trouvez autre chose bon sang!
    Lorsqu'on construit aujourd'hui, pour les 30 années à venir, avec des idées qui ont déjà 20 ans, imaginez le retard que nous aurons au bout de la course. De plus, nous finançons à grands frais (PPP) des objets dépassés, tout neuf!
    Alors, imaginez les télécommunications ... ! Comme avancé technologique, tout ce que le gouvernement du Québec a trouvé de mieux à faire a été de renouveler sans appel d'offre avec Microsoft ...

  • Michel Samson - Inscrit 16 mai 2009 11 h 03

    La MRC Papineau en eut assez...

    ...d'être parmi les enfants pauvres de l'Internet haute vitesse et se dota, dans un premier temps et conjointement avec les Commissions scolaires locales, d'une toile d'araignée de fibre optique reliant les écoles et les édifices municipaux. Dans un deuxième temps, en 2007, elle finança le lancement d'un organisme qui avait comme mandat d'offrir l'Internet haute vitesse sur l'ensemble de son territoire. L'expérience d'Intelligence Papineau venait d'être commencée.

    Bien que le réseau d'Intelligence Papineau soit loin d'être parfait et apte à desservir tous les résidents de la MRC à cause de ses limites techniques, au moment où je vous écris ces lignes, il a dépassé les 500 abonnés, a profondément modifié le paysage socio-économique de la région et a l'allure d'une petite entreprise dont les revenus atteignent déjà plus d'un quart de million de dollars.

    EN bref, si le CRTC, en 1999, avait "mis ses culottes" et refusé de céder aux désidératas du lobby des télécommunicateurs privés lorsqu'il décréta que le développement de l'Internet haute vitesse serait soumis aux forces du marché, nous n'en serions pas là aujourd'hui, à devoir compenser l'absence de service par la mise en place de réseaux publics de distribution.

    En soi, ce n'est pas une mauvaise chose parce que ces réseaux auraient peut-être dû rester publics plutôt que d'être confiés au secteur privé, monopolistique à l'époque, et éclaté depuis l'ère Bureau au CRTC.

    Lorsque nous observons comment les "forces du marché" ont structurés la distribution de l'Internet haute vitesse, nous constations un état de surinvestissement inouï des milieus urbains de forte concentration démographique simultanément à un sous-investissement radical des zones rurales où sévissent encore des branchements que leurs usagers appellent tendrement l'internet à pédale, tellement il est lent. Cette lenteur est devenu matière à humour et facteur important de découragement au branchement.

    Voilà le véritable tort que la décision malencontreuse du CRTC aura entrainé à terme : une société québécoise à deux vitesses, comme vous le soulignez si justement, et que l'humble programme "Communautés rurales branchées" tente désespérément de combler tant bien que mal.

  • Monique Chartrand - Inscrite 16 mai 2009 22 h 44

    Un Plan numérique pour le Québec

    Le leadership d'un ou une première ministre est essentiel mais d'autant plus fort s'il repose sur l'appui à une réelle participation citoyenne au développement de ces infrastructures technologiques, économiques et sociales.

  • Conseil de la coopération - Inscrite 17 mai 2009 06 h 02

    hsimard@coopquebec.coop

    Bonjour,
    Article intéressant pour le comité ruralité branché.
    GN

  • Chryst - Inscrit 18 mai 2009 23 h 49

    Manque de vision

    Victime d'ataxie avec ILOCA comme diagnostic, il ne me restait guère que l'ordinateur pour occuper ce qu'il me reste de cervelle.

    Quelqu'un a dit : < Quel merveilleux outil > Il avait raison. Je fais presque tout avec mon ordinateur et de la maison.

    Avec mes connaissances en plus en base de données, pas étonnant que j'aie déjà écrit sur le forum de l'acaf que j'étais le candidat idéal pour l'avancement des connaissances médicales sur le sujet.

    Et cela n'est rien parce que tout ensemble de données pourra être mis en relation avec la localisation de lieux obtenus par GPS ou autrement.

    De quoi révolutionner toute société. La construction de grands barrages nous semble dépassée à coté de ce qu'offrent les nouvelles technologies.
    Michel Thibault ing.f. m. sc. écologie et pédologie