Télévision à la une - L'affaire est dans le lac

Sommes-nous en train de tuer, par inconscience, en une génération, la vaste majorité des lacs situés au coeur du Québec habité? Telle est la question que pose le réalisateur et producteur Pierre Brochu dans un documentaire-synthèse de 115 minutes, Nos lacs sous la surface, en soulevant presque toutes les dimensions sociopolitiques du problème.

On ne peut s'empêcher de penser, en regardant cette admirable synthèse sur la démission collective qui caractérise la gestion des lacs, que le principal problème du Québec — dans ce domaine et dans d'autres! — est celui de la pensée molle.

En effet, dès que quelqu'un s'avise, dans le dossier de l'eau, de s'attaquer à la racine d'un problème, il est automatiquement qualifié de «radical». Dans ce dossier, il faut plutôt faire semblant de s'attaquer au problème mais en ne dérangeant pas, ou si peu, les intérêts en place, voire en demandant au brochet de garder les truites. Ou bien on remet à plus tard toute solution sous prétexte de mieux étudier le dossier. Et on assaisonne le tout de dépliants de «sensibilisation», voire de quelques projets-pilotes pour donner le change...

Ce documentaire dresse un bilan impitoyable de toutes ces causes du déclin de nos lacs de villégiature, ce qui explique qu'on n'y protège pas les prises d'eau potable qu'ils recèlent parfois, qu'on laisse déboiser et gazonner les rives, et même remblayer et construi-re jusque dans l'eau, qu'on laisse édifier des murets qui tuent la vie en rive et réchauffent l'eau, développer illégalement des campings qui grugent la berge et qu'on légalise après coup, qu'on tolère que la majorité des fosses septiques ou presque puissent fonctionner en contravention des normes, qu'on permet aux villes de devenir parfois par leurs rejets la principale source d'apports en nutriments et qu'on accepte sans broncher que les trois quarts des rives n'aient pas de bande riveraine filtrante sous prétexte de droits acquis.

Nos lacs sous la surface rompt heureusement avec le discours scientifique aseptisé qui ne considère pas comme un facteur objectif l'absence d'outils réglementaires adaptés aux problèmes des lacs. Comme si la science politique était une sorte d'esbroufe militante. Au contraire, ce documentaire courageux pose clairement les enjeux sociopolitiques soulevés depuis une génération par les chercheurs, les écologistes, les citoyens et les médias. Vues sous cet angle, les omissions de nos politiques contribuent d'autant plus à la destruction de ce patrimoine qu'elles traduisent une démission collective devant le problème. Un exemple suffira.

La sortie de ce film à Canal D dimanche à 19h, et en DVD le 22 avril, a en effet incité des députés de l'opposition à proposer la semaine dernière au gouvernement Charest de doter la Commission des transports et de l'environnement d'un «mandat d'initiative» pour dresser le bilan des initiatives lancées en marge de la crise des cyanobactéries. Québec a refusé, ce qui incite à penser qu'il récidivera avec la loi du silence imposée l'été dernier dans le dossier des algues bleu-vert.

La rigueur de ce documentaire l'amène à couvrir presque une dizaine de sujets techniques, y compris le fait que nos lacs sont devenus des pistes de défoulement pour les amateurs de loisirs motorisés, une des nombreuses causes de leur eutrophisation. Mais c'est l'annulation par Québec du Programme des lacs, qui mobilisait 600 associations et 100 000 riverains, et l'absence de politique globale sur la protection des lacs et cours d'eau qui font aujourd'hui de nos lacs des proies faciles pour les promoteurs immobiliers, pour les villégiateurs irresponsables, pour les commerçants sans vision, pour une agriculture qui refuse de contenir sa pollution avec des filtres végétaux efficaces et pour ces maires qui ne rêvent que de taxes additionnelles, peu importe le prix refilé à l'environnement.

Nos lacs sous la surface - Canal D, dimanche à19h

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