Revue de presse - De politique et de démocratie

Le premier ministre Stephen Harper a dû prendre l'habitude de se faire égratigner par les commentateurs. C'est maintenant son adversaire libéral Michael Ignatieff qui devra s'y faire, car plusieurs commencent à l'avoir dans leur mire.

Susan Riley, d'Ottawa Citizen, a relevé la sortie de Stephen Harper qui a accusé son rival libéral d'avoir perdu son «jugement éthique» («moral compass») en prenant la défense de Brian Mulroney. Riley, qui a le coeur à gauche, se demande si Ignatieff ne finira pas par confirmer les dires du premier ministre, car «s'il a une boussole, celle-ci semble affolée». Selon elle, la défense de Mulroney est un bon exemple d'opportunisme politique, le chef libéral cherchant à exploiter les tensions au sein du caucus conservateur. Les libéraux étaient pourtant les premiers à exploiter l'affaire Mulroney-Schreiber. Et il y a les revirements d'Ignatieff, dit Riley. Il dit ne pas vouloir donner un chèque en blanc de trois milliards au gouvernement mais prend prétexte d'une résolution aux Communes pour céder. Champion d'une taxe sur le carbone en 2006, il ne veut désormais plus en entendre parler. Selon elle, les conservateurs n'auront pas de difficulté à dénicher d'autres cas du genre. «Leur défi sera d'en trouver où il n'a pas fait un virage dans leur direction.» À part son appui au registre des armes à feu, Ignatieff «a appuyé le programme de Harper comme n'importe quel ministre de son cabinet», se désole Riley.

Le Globe and Mail rappelle à Ignatieff que son avance dans les sondages ne lui assure pas encore une victoire. Son parti a fait beaucoup de chemin depuis l'automne en matière d'unité, d'organisation et de financement, mais il n'a toujours pas offert de vision différente. «Sur la plupart des enjeux politiques de l'heure, il n'y a pas de différence claire entre les libéraux et les conservateurs.» Ne pas être conservateur suffit peut-être en ce moment à attirer des appuis au Québec, dit le Globe, mais pour maintenir leur avance en Ontario, il faudra que les libéraux se distinguent, en particulier sur le plan économique. Entre deux élections, les Canadiens sont prêts à voir en Ignatieff ce qu'ils ne trouvent pas chez Harper, mais cela ne peut résister à une campagne électorale, avertit le quotidien.

Le National Post, de son côté, trouve le chef libéral cynique et populiste, surtout au chapitre de l'économie. Même quand les statistiques sont à l'avantage du Canada, Ignatieff en trouve d'autres pour s'en prendre au gouvernement. C'est peut-être le boulot de l'opposition, mais, de l'avis du Post, Michael Ignatieff est allé trop loin, au point de mettre en péril sa crédibilité. Le Post énumère les éloges que le Canada a glanés sur la scène internationale au fil des dernières semaines, mais si on écoute le chef libéral, on reste avec l'impression qu'on a atteint le fond du baril. Le quotidien note lui aussi que Michael Ignatieff critique sans jamais présenter de solutions de rechange. Selon le Post, Ignatieff a la réputation d'un penseur d'envergure et ce populisme ne lui va pas, pas plus qu'il ne sert le pays.

Sauvons la démocratie

Depuis quelque temps, l'état de la démocratie canadienne suscite de sombres réflexions de la part de plusieurs chroniqueurs canadiens-anglais. Ainsi, dans un long essai paru samedi dernier dans le Toronto Star, le chroniqueur James Travers étale son pessimisme. Selon lui, les Canadiens laissent leur démocratie leur glisser entre les doigts. Le pouvoir est de plus en plus concentré et la reddition de comptes, souvent qu'une affaire d'image. Les politiciens ne tiennent pas compte de la volonté du peuple et de leur parti. Des institutions toujours plus complexes perdent en légitimité. Le Parlement n'arrive plus à jouer son rôle de gardien du bien et des fonds publics. L'autorité constitutionnelle de la gouverneure générale est contestée. «Doucement et sans bruit, le Canada est devenu une démocratie situationnelle [«situational democracy»]. Tout ce qui compte est que ça marche. Les précédents, la procédure et même les lois ont fait place à la doctrine politique de l'opportunisme.» Aucun parti n'est davantage à blâmer puisque la concentration du pouvoir a démarré sous Trudeau, dit-il, mais on se retrouve avec un premier ministre qui hérite d'un pouvoir omnipotent entre les élections.

«Les premiers ministres se libèrent des chaînes qui les ont un jour liés aux électeurs, au Parlement, au cabinet et à leur parti. De bas en haut, du citoyen au chef d'État, chaque chaînon est sous tension, fissuré ou brisé», écrit Travers. Il multiplie les exemples et conclut que, «sans engagement sérieux, une démocratie participative est un oxymoron. Pourquoi voter si le gagnant peut changer de camp? Pourquoi être député dans un Parlement impotent? Pourquoi être ministre dans un cabinet sans influence ou un fonctionnaire dans une bureaucratie politiquement polluée? Pourquoi rejoindre un parti pour finir spectateur?» À son avis, il y a heureusement des solutions, comme l'a montré la campagne de Barack Obama aux États-Unis. L'amalgame de citoyens motivés et de la technologie peut changer les choses. Mais cela exige des efforts, du travail, de la détermination. «Si la guerre est trop sérieuse pour la laisser aux mains des généraux, la démocratie est certainement trop importante pour la confier aux politiciens», conclut-il.

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mcornellier@ledevoir.com

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