Revue de presse - Affaire de droits

Personne ne sera surpris d'apprendre que le président afghan Hamid Karzaï a fait l'unanimité contre lui en donnant son appui à un projet de loi qui permettrait aux hommes de la minorité chiite de violer leurs épouses en toute impunité et de contrôler leurs allées et venues. L'indignation est généralisée dans la presse canadienne-anglaise et à peu près tout le monde s'interroge sur la suite des choses et le sort de la mission canadienne. Personne ne s'illusionne cependant. La promotion des droits des femmes n'était pas la raison de l'intervention de l'OTAN en Afghanistan, mais un argument apparu après coup.

Mindelle Jacobs, de SunMedia, et Adam Radwanski, du Globe and Mail, relèvent que les femmes afghanes ont été réprimées pendant des lustres, en particulier sous les talibans, sans que personne ne s'en émeuve. Il a fallu les attentats du 11 septembre 2001 pour que les pays occidentaux interviennent dans ce pays et ils l'ont fait avec leurs intérêts en tête. Selon Radwanski, l'accès à l'école pour les fillettes afghanes a surtout servi à faire mousser l'appui à la mission. Par conséquent, la décision de Karzaï ne peut que miner ce soutien déjà chancelant, un avis que partage Paul Berton, de SunMedia, Susan Riley, du Ottawa Citizen, et l'équipe éditoriale du Toronto Star.

Que faire? Partir? Selon Jacobs, cela ne ferait qu'empirer les choses pour les femmes qui ont commencé, malgré tout, à faire quelques progrès. À son avis, les soldats occidentaux devraient rester en Afghanistan le temps nécessaire pour former les forces afghanes, sans plus. Susan Riley pense qu'il est plus facile de s'indigner que de décider de la marche à suivre. Retirer les troupes canadiennes sauverait la vie de soldats, mais ne changerait rien à la situation des femmes. Diminuer l'aide ne ferait que punir les plus pauvres et laisser tomber Karzaï risquerait d'ouvrir la voie à un dirigeant plus problématique. Certains préconisent le respect des traditions afghanes, mais on n'accepterait pas, dit Riley, des lois qui confineraient les Noirs ou les Juifs à leur maison ou leur interdiraient l'accès à l'école.

Le Globe and Mail évoque d'ailleurs la souveraineté du gouvernement afghan. Il reconnaît que cette loi peut pousser les pays occidentaux à remettre en question leur intervention. À son avis, ils doivent plutôt amener Karzaï à changer d'idée. Le Globe voit toutefois une limite à cette stratégie. «Tous les efforts doivent être faits pour limiter les dommages causés par cette loi et assurer que le Code de la famille actuellement à l'étude pour la majorité sunnite respecte l'égalité des femmes. Au bout du compte, cependant, les lois afghanes sont la décision des législateurs afghans.» Margaret Wente, du Globe, ajoute que ce qu'on voit à l'oeuvre, «c'est la démocratie à l'afghane. Nous l'avons voulu, nous l'avons.»

Mission en doute?

L'Ottawa Citizen pense que le projet de Karzaï forcera le Canada à dire si, oui ou non, la libération des femmes afghanes était plus qu'un prétexte. Le quotidien estime que le Canada doit soutenir ces femmes et leurs organisations et protéger les progrès réalisés — parce qu'il y en a. Il doit aussi mettre de la pression sur le gouvernement afghan pour qu'il fasse marche arrière. Le Citizen n'achète pas l'argument voulant que cette loi soit un compromis nécessaire pour maintenir un gouvernement pro-occidental à Kaboul. Les soldats canadiens ne sont pas morts pour cela.

Partisan indéfectible de la mission canadienne, le National Post note que, lorsque les nouvelles du front étaient mauvaises, il pouvait toujours se rabattre sur l'amélioration de la situation des femmes. «Mais maintenant, même cet argument s'étiole.» Le Post se désole que Karzaï soit prêt à brader les droits des femmes pour les votes d'hommes à l'esprit «médiéval». L'Afghanistan ne sera jamais le Canada, convient le quotidien, mais on ne peut en vouloir aux Canadiens de se demander ce que nos soldats font là-bas.

Le Vancouver Province parle d'un recul décourageant qui exige de réévaluer l'appui donné à Karzaï. Le Calgary Herald souhaite qu'Ottawa fasse comprendre au président afghan que cette loi est la goutte qui fait déborder le vase. Le retrait des troupes et l'adoption de sanctions économiques doivent être envisagés, soutient le Herald, pourtant un fervent partisan de la mission canadienne. Il souligne que la loi n'a pas été publiée et peut encore être modifiée. À Karzaï d'agir.

Aparté

Autre sujet qui a fait jaser: le projet de loi des conservateurs interdisant, au moment de déterminer une sentence, de compter en double le temps passé en détention préventive. Cette proposition ne fait pas l'unanimité. Selon Dan Gardner, du Victoria Times Colonist, «le point essentiel à retenir quand on examine les politiques du gouvernement Harper en matière de lutte à la criminalité est qu'elles n'ont rien à voir avec la criminalité. Elles ont tout à voir avec la politique». Plusieurs font simplement écho à des mesures existantes ou, pire, ont de bonnes chances d'être déclarées invalides par les tribunaux, mais très peu vont accroître la sécurité. Par contre, rien n'est fait pour corriger la lenteur du système judiciaire qui provoque une prolongation indue des détentions préventives, qui se déroulent souvent dans des conditions déplorables.

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mcornellier@ledevoir.com

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