Télévision à la une - La trépanation de Pierre Lapointe

Il faut que ce soit «agressif de vide», dit Lapointe. Il s'agit de «ramener le choeur grec». Ce sera «Les Misérables façon glam rock». C'est trop brillant. Ça se peut pas. Vite, on comprend. Ce qu'on voit n'est pas une vraie rencontre de production entre Pierre Lapointe et l'équipe de création de Mutantès. Ce sont les vrais collaborateurs, Claude Poissant le metteur en scène, Frédéric Gravel le chorégraphe, Geneviève Lizotte la scénographe, etc. Mais c'est tourné comme une scène de film de fiction; Pierre Lapointe dit un texte ramassant ce qu'il a dû dire dans tout un tas de rencontres. C'est joué. Exprès. Et ça paraît.

Exprès. Bienvenue dans la docu-fiction d'Éric Morin, l'habituel réalisateur de Mange ta ville, l'émission qu'anime Catherine Pogonat le dimanche à Artv (qui diffuse le film après son baptême au récent FIFA). Un film curieusement normal dans son anormalité. Au fond du fond, ce n'est jamais qu'un «making of» de spectacle, avec un peu (beaucoup) de poudre aux yeux. On assiste comme il se doit à toutes les étapes du chantier Mutantès dans les mois précédant la première aux FrancoFolies de Montréal l'an dernier, la conception, les discussions, la fabrication de l'appareil scénique, les répétitions des danseurs et le toutime. Mais quand on voit la scénographe écoutant Lapointe, son premier croquis, ô magie, représente la scène telle qu'elle remplira Wilfrid. Ellipse en forme de clin d'oeil.

Le procédé est habile, le sujet s'y prête idéalement. Le «making of» a beau finir par imposer sa routine, avec son lot d'extraits du spectacle, le compte à rebours menant à la première, la ronde de promo, il y a des moments où l'on a vraiment l'impression que c'est la version fantasmée par Pierre Lapointe de la production de Mutantès. Que le film se passe vraiment dans sa tête, comme le titre l'indique: Mutantès: dans la tête de Pierre Lapointe. Véritable trépanation de la vedette du show, caméra dans le trou.

C'est lui, ainsi, qui narre sa drôle de mini-bio, en accéléré, clip d'anthologie. Il y a ce moment fabuleux où l'on essaie de définir le personnage principal de Mutantès: Lapointe tient dans sa main un gadget à holographes, où il apparaît en Albator, en David Bowie période Ziggy Stardust.

Le pari du documentaire-fiction ne tient pas toujours la route, le rythme s'étiole çà et là, mais les trouvailles abondent. Exemple, on a installé une caméra dans la chambre de Lapointe: au réveil, les yeux pleins de dodos, il raconte ses rêves. Dans l'un des rêves, il est dans un nouvel opéra rock de Luc Plamondon et ne sait pas ce qu'il fait là. Joli cas de panique de l'imposture. L'instant d'après, Lapointe et ledit Plamondon sont au restaurant, et le parolier de Starmania explique au jeune champion de la chanson pop le rôle du sucre dans la dégustation de

l'absinthe. «Moi, je fais Verlaine; toi, tu fais Rimbaud», résume Plamondon. Lapointe demande à Plamondon son âge: 67 ans. Quarante ans les séparent, chacun est fasciné par l'autre, ça crève l'écran.

C'est aussi Lapointe qui présente longuement ses musiciens en voix hors champ, plus

qu'admiratif: l'affection n'est pas feinte. Son agressivité non plus: il faut le voir en compagnie du chorégraphe dans un couloir, se poussant d'abord joyeusement puis violemment, histoire d'éprouver le chanteur (une scène rejouée, mais non moins saisissante). «Le Christ, c'est une grande vedette souffrante... », offre Gravel à Lapointe en guise d'explication.

À la fin, après l'émoi de la première à Wilfrid et le grand vide du lendemain, le docu-fiction repart sur le mode décalé, en épilogue étrange exprès. Nul autre que le grand Robert Lepage prodigue des conseils à Lapointe pour bien vivre «son Saturne», et lui conseille d'aller aux antipodes d'Alma, lieu de sa naissance.

Et Lapointe se met à rêver du Japon. «Après René Simard, au tour de Pierre Lapointe!»

Mutantès: dans la tête de Pierre Lapointe - Artv, samedi à 21h

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