Revue de presse - Cocktail explosif

Le ministre d'État aux Sciences et à la Technologie, Gary Goodyear, ne devait pas s'attendre à ce qu'une entrevue au Globe and Mail le plonge dans pareil embarras. Cependant, en refusant de dire ce qu'il pensait de la théorie de l'évolution parce qu'il considérait ne pas avoir à répondre de ses croyances religieuses, ce fervent évangéliste et créationniste s'est retrouvé au coeur d'une polémique. Une vraie tuile pour le gouvernement, qui tente de démontrer que son budget ne néglige pas le soutien à la recherche. De nombreux médias ont commenté l'affaire, mais le National Post a été la scène, dans ses pages et son site Internet, du débat le plus nourri.

Jonathan Kay, du National Post, a lancé le bal en accusant carrément le Globe de se livrer à une «chasse aux sorcières» à l'endroit de ceux qui croient au rôle de Dieu dans la création. Il note que les Canadiens ne s'entendent pas sur les origines de la vie humaine mais que cela déplaît aux «laïcistes militants». Selon lui, «ils veulent que tout le monde, à tout le moins quiconque dirige ce pays, souscrive dogmatiquement à l'idée que Dieu n'a rien à voir avec la création de l'homme». Kay est persuadé que la réponse initiale de Goodyear était mesurée, comme «celle d'un homme tentant consciencieusement de trouver un équilibre entre sa foi et ses responsabilités publiques». Le journaliste parle d'une fausse controverse concoctée contre «le groupe de la société qui est la proie idéale des attaques de la presse canadienne» et il met en garde ses lecteurs contre ces «activistes et leurs alliés journalistes qui tentent de nous convaincre que croire en Dieu disqualifie une personne pour un rôle prééminent en politique canadienne».

David Asper, un des patrons du Post, dénonce ce qu'il appelle la «guerre libérale contre la foi» qui a démarré, dit-il, durant la campagne électorale de 2000. À l'époque, les libéraux fédéraux s'étaient ouvertement moqués des croyances créationnistes du chef allianciste Stockwell Day. Depuis, plusieurs députés libéraux se sont permis de mettre en doute la crédibilité de certains employés et élus conservateurs à cause de leurs croyances évangélistes. De la naissance du Reform à la création du Parti conservateur actuel, «un courant souterrain de bigoterie antireligieuse a infecté les méthodes et attaques des critiques de la gauche». Asper va jusqu'à comparer la démarche du Globe à du maccarthysme qui cible particulièrement les évangélistes, conservateurs de préférence.

Question justifiée

Colby Cosh, toujours du National Post, conteste la thèse de son collègue Kay au sujet des tenants de la laïcité. À son avis, l'article du Globe était un reportage honnête sur «un sujet légitime de controverse, à savoir les opinions sur la science du premier responsable du financement de la recherche scientifique au sein du gouvernement». Cosh rappelle que la question ne portait pas sur des croyances religieuses, mais sur une théorie scientifique éprouvée. Rien encore n'a réussi à expliquer la diversité des espèces comme la théorie de Darwin, dit-il, et il n'y a rien de mal à interroger le ministre des Sciences sur ce sujet.

Toujours dans le Post, John Moore ne comprend pas l'indignation de certains de ses collègues à l'égard du Globe. Si le ministre des Finances disait ne pas comprendre le fonctionnement des marchés monétaires, mais ajoutait prier chaque jour pour sortir de la crise, tout le monde s'inquiéterait. La religion est affaire privée, dit Moore, mais la science n'a rien à voir avec les croyances personnelles ou la foi. Elle est affaire de connaissance, de raison, de faits. Cela, dit-il, ne veut pas dire que sciences et religion soient en opposition. «L'évolution est un fait établi scientifiquement. Les croyants sont libres de croire que Dieu a guidé cette évolution, mais comme il n'y a pas de preuve que Dieu existe, la science demeure agnostique quant au rôle de Dieu.» Moore craint que l'attitude initiale du ministre «réconforte ceux qui enseignent faussement à leurs enfants que suivre Dieu exige le rejet de la science», ce qu'il compare à «la dissémination délibérée de l'analphabétisme scientifique».

Sur son blogue, Dan Gardner, d'Ottawa Citizen, demande comment nous réagirions si le ministre de la Santé disait ne pas croire que le sida soit causé par le VIH. «L'évolution est une pierre angulaire de la science moderne et elle est attaquée dans plusieurs milieux. [...] C'est donc une affaire d'intérêt public et voilà qu'on découvre que nous avons un ministre des Sciences qui refuse de dire s'il accepte que l'évolution soit un fait scientifique.» Lyn Cockburn, de l'Edmonton Sun, considère que, si le ministre a droit à ses croyances, les citoyens, eux, sont en droit de savoir si ces dernières influencent directement ses décisions. Son collègue Jeremy Loome est du même avis, mais il condamne la mise au pilori de Gary Goodyear car, comme plusieurs commentateurs, il soutient que trop de ces détracteurs affirment qu'on ne peut être ministre des Sciences si on croit que Dieu a créé le monde. Si Loome défend la séparation de l'Église et de l'État, il pense qu'au bout du compte «ce n'est pas ce que nous croyons qui est important, mais comment nous agissons. Ce devrait être le seul test pour Goodyear».

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mcornellier@ledevoir.com

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